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Last Exit to Britain : la grande peur des bobos anglais

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Publié le

14 mars 2019

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À quelques jours de la date fatidique du 29 mars, Brighton noie son angoisse dans la bière artisanale et le thé éco-responsable. Enquête au coeur de l’Angleterre progressiste, traumatisée par le Brexit.

 

« On va à Brighton au moins une fois par mois, c’est une ville étonnante vous savez, très rock et alternative. En plus, c’est très cosmopolite, on adore ». Nicolas Bellenchombre, qui dirige le festival de cinéma canadien de Dieppe ne cache pas son admiration pour la ville la plus excentrique d’Angleterre.

 

Lire aussi : L’éditorial de Jacques de Guillebon : Fragments de France

 

« Si vous allez à Kemptown, vous pourrez trouver des cabarets Drag-queen très sympas », précise-t-il tandis qu’on lui avoue ne pas du tout connaître la ville. Le Seven Sisters accoste à Newhaven, et, en quelques minutes de train, nous voici dans la ville de George IV, merveilleuse cité balnéaire où le Prince de Metternich trouva refuge en 1848. Rosie, notre hôte, nichée dans un petit loft de Holland Street, confirme : « Brighton est très arty ».

Cette vegan revendiquée vit seule avec son petit caniche. Si elle accepte que nous mangions de la viande, elle assure qu’on peut trouver facilement les meilleurs restaurants végétariens d’Angleterre. Elle a quitté Londres parce que sa retraite d’infirmière ne lui permettait plus d’y vivre, mais ici elle peut faire son jogging tous les matins le long de la plage.

 

 

Tout va bien… jusqu’à ce qu’on aborde le sujet qui fâche : le Brexit. « J’ai honte », s’indigne-t-elle soudainement, le visage crispé. Une campagne mensongère des Brexiters a trompé les Anglais croit savoir cette fidèle abonnée du Guardian, le journal de la gauche pro-européenne.

« Theresa May est sans cesse désavouée au Parlement, elle ne parvient pas à faire voter son accord avec Bruxelles, quel désastre! » Kathy McMurray, qui vend sur la côte ses toiles de style contemporain, à 400 livres sterling pièce est encore plus inquiète : « Nous vivons un enfer. Heureusement, j’ai de la famille en Irlande, mes enfants vont pouvoir continuer à voyager grâce à leur double nationalité » – comme si les Britanniques allaient bientôt être retenus en otage sur leur île.

 

 

« J’espère qu’on va revoter mais je ne suis pas certaine du résultat, Brighton est un peu une bulle libérale vous savez ». On n’ose pas la contredire… Plus loin, devant le Brighton Pier, célèbre jetée tout en acier sur la mer, une quinzaine de femmes manifestent bruyamment pour le climat en mimant une scène de crime à la craie.

Jane et Claudia ont de quoi surprendre : « J’ai voté contre bien sûr, mais on s’en fout du Brexit, ça n’a aucune importance, ce gouverne – ment ne fait rien pour sauver la planète ». Brighton est la seule ville d’Angleterre à avoir envoyé une députée écologiste au Parlement de Westminster.

 

Lire aussi : Diego Fusaro : « Si Salvini lâche les 5 étoiles pour aller vers la droite classique, tout est perdu ! »

 

Caroline Lucas y est élue depuis 2010 et cette dirigeante du Green Party veut faire de Brighton la pépinière du progrès écologique. Range Rover, Porsche Cayenne et grosses berlines Audi roulent tout autour de nous: visiblement l’écologie a encore quelques progrès à faire.

Nous poursuivons la promenade jusqu’à un petit sauna chauffé au bois, au bord de la plage. « Les gens ont besoin de se laver la peau et de se détendre avec toute cette pollution ». Mika, étudiant germano-italien de Munich, y est employé depuis mai. Il est presque surpris d’être encore là avec ce Brexit: « Pour l’instant mon université ne m’a pas renvoyé. Ils nous gardent ».

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

De toute façon, sa petite amie a aussi de la famille irlandaise et aura un passeport européen. En face, la célèbre Madeira Terrace tombe en ruine, envahie par le lierre. Une souscription a été lancée pour la sauver et la transformer en galerie commerciale. En attendant, les escaliers sont fermés.

 

Lire aussi : L’éditorial Monde de Hadrien Desuin : Hé oh, la gauche européenne !

 

Nous faisons un détour pour rentrer chez un petit maraîcher bio appelé Seednprout. Au milieu des graines et des patates douces, Paul prend la tragédie anglaise avec humour: « On ne sait pas du tout ce qu’on va devenir, regardez la vidéo sur Youtube, Brexit Titanic, c’est tordant! Bon ici, c’est une zone Guardian, 90 % de mes clients ont voté pour rester dans l’Union européenne. Si vous vous baladez dans la rue, vous verrez, tout le monde est révolté ».

 

« J’espère qu’on va revoter mais je ne suis pas sûr du résultat. Brighton est une bulle libérale. » Kathy McMurray, galleriste

 

En effet, Peter Barrett, qui tient une boutique d’antiquités au 35 Upper Saint James Street, est furieux: « Si j’avais un flingue, j’irais tirer sur Nigel Farage! Ce coquin profite de l’Europe et il crache dessus! » Sur son bureau, ce n’est pourtant pas le Guardian mais le Times qui trône négligemment.

« Je suis un liberal et je lis ce journal depuis l’âge de 12 ans. Vous savez chez nous, le référendum n’a pas de valeur légale, c’est un simple sondage grandeur nature, c’est le Parlement qui doit décider ». Ce grand admirateur de Napoléon et de Joséphine Baker, qu’il est allé voir avec son ami à l’Olympia dans sa jeunesse, a le sentiment qu’on le coupe du monde.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Nous désespérons de trouver un habitant de Brighton qui se satisfasse du Brexit. Même Fareed, qui tient la caisse d’un buffet-restaurant sur Queen Road, Au bon appétit, est pessimiste : « Ma clientèle baisse avec le Brexit, les gens consomment moins, ils ont peur. Avant c’était plein d’Italiens et d’Espagnols ici. Beaucoup de magasins vont fermer ».

Et pourtant, le centre-ville de Brighton est plein à craquer au milieu de l’hiver. Impossible de trouver une table dans un bon restaurant.

 

Leave and let die

 

Le petit musée des marins-pêcheurs de Brighton attire notre attention. C’est une population traditionnellement méfiante des institutions européennes. À côté, Sam range ses filets avec son acolyte. Nous ne sommes pas déçus: « J’ai voté Leave et je souhaite qu’on sorte le plus vite possible », dit-il en taillant une règle en métal avec son canif.

 

Mais en France, ça ne va pas tarder à être le bazar. J’ai souvent été bloqué par les Gilets jaunes, ils m’ont tous parlé du Frexit ! Stuart Davis, chargé d’accueil

 

« Je ne suis pas inquiet, je pense même que ça va aller mieux en Angleterre. Les Français, Espagnols et Portugais pêchent avec des filets aux mailles beaucoup plus petites que les nôtres. Depuis 1973 et l’entrée dans le marché commun, on a beaucoup perdu. Et puis il y a beaucoup trop de Polonais ou Lituaniens qui profitent de notre pays. Qu’ils fassent prospérer le leur, non ? Donald Tusk et Jean-Claude Juncker ne sont même pas élus, et ils nous insultent. Comme votre Macron qui au passage est une petite merde ».

 

Lire aussi : Pornographie partout, maisons-closes nulle-part

 

Avant de quitter cette charmante Albion, on patiente dans le hall de la gare avec Stuart Davis, chargé d’accueil. Il vit une semaine sur deux dans sa maison du Gers: « J’ai pris ma carte de séjour pour être tranquille. Mais en France, ça ne va pas tarder à être le bazar. J’ai souvent été bloqué par les Gilets jaunes, ils m’ont tous parlé du Frexit! »

9 h 30. Dans le restaurant de l’embarcadère de Newhaven, deux jeunes filles avec tatouages, piercings nasaux et cheveux teintés en orange, dégustent des flageolets en sauce avec des toasts et un coca. Emmitouflées dans une fourrure rouge écarlate, elles partent pour Dieppe et semblent complètement indifférentes au drame qui se joue entre Londres et Bruxelles.

 

 

Dans le salon flottant qui l’emmène vers la France, un retraité lit une tribune dans le conservateur Sunday Telegraph : « Time to end these Westminster games ».

Il est vraiment temps d’en finir avec ces jeux parlementaires. Les Brexiters veulent larguer les amarres pour de bon. Mais on est déjà très loin des bourgeois bohèmes de Brighton, pour qui le compte à rebours a commencé.

 

Hadrien Desuin

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