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Mathieu Bock-Côté s’est imposé ces dernières années comme une figure du conservatisme et du souverainisme québécois. Son essai Le multiculturalisme comme religion politique (Éd. du Cerf, 2016) a été particulièrement remarqué dans le débat public. En pleine recomposition politique, nous avons souhaité l’interroger sur l’identité québécoise dans un continent anglophone et son rapport à la France.
Les Québequois ont souvent eu le sentiment d’être abandonnés par les Français, ils ont longtemps été seuls face à l’hégémonie britannique. Est-ce encore vrai aujourd’hui?
Le rapport à la France dans l’imaginaire collectif n’est pas si simple. Si certains Québécois en ont longtemps voulu à la France de les avoir abandonnés, d’autres ont conservé une forme de piété pour un pays que l’on disait encore récemment être celui de leurs ancêtres. À partir des années 1960, il y a eu une période de retrouvailles entre la France et le Québec, d’autant qu’à travers la figure de de Gaulle, elle nous a accompagnés dans la plus grande aventure qui soit, la quête de l’indépendance politique, même si elle n’a pas abouti.
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Je suis de ceux qui croient que la relation franco-québécoise est absolument vitale pour notre peuple, parce qu’elle lui permet, devant l’empire américain, de se déployer autrement, sans se laisser avaler complètement par la dynamique continentale. Cela dit, nous sommes effectivement bien seuls en Amérique, intégrés dans un Canada qui nie notre existence et aux marches de l’empire le plus puissant de tous les temps. Notre existence est quelque peu improbable. En d’autres temps, on disait de notre survivance qu’elle était miraculeuse !
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— L'Incorrect (@MagLincorrect) February 14, 2019
Notre existence nationale demeure accrochée à un désir puissant: poursuivre une aventure historique de quatre siècles, qui a d’abord pris le visage de la Nouvelle-France, et qui s’incarne aujourd’hui dans le Québec, un État autonome de langue et de culture française. Mais l’identité québécoise est traversée de courants contradictoires et on trouve aussi au Québec certaines catégories de la population qui semblent porter leur culture comme un fardeau et rêvent en quelque sorte de s’en délivrer pour se noyer pleinement dans l’empire américain.
Ces gens se représentent la culture québécoise comme un ghetto dont ils rêvent de s’arracher. Je m’en désole.
La langue française semble en voie de disparition en Acadie, Terre-Neuve, Nouveau Brunswick et Ontario. Peut-elle jouer sur son statut de minorité dans un pays qui se veut multiculturel ?
Depuis quelque temps, le Canada anglais se montre de plus en plus intolérant à l’endroit des francophones hors-Québec, comme on l’a vu avec la récente remise en question de leurs droits en Ontario, et comme on le voit plus largement dans les provinces anglaises. Comme j’aime dire, le Canada est un pays bilingue de langue anglaise. On y traite le français comme un bibelot folklorique permettant de se démarquer un peu des États-Unis. Il n’y a rien de surprenant à cela : le Canada a toujours œuvré à l’anglicisation de sa population francophone.
« On trouve aussi au Québec certaines catégories de la population qui semblent porter leur culture comme un fardeau et rêvent en quelque sorte de s’en délivrer pour se noyer pleinement dans l’empire américain. » Mathieu Bock-Côté
J’admire le combat des francophones hors-Québec mais il est perdu, sauf en Acadie. Et de toute façon, l’avenir du français en Amérique se joue au Québec, et je serais tenté d’écrire, exclusivement au Québec. C’est au Québec que les francophones sont clairement majoritaires (environ 80 % de la population) et disposent non seulement de droits mais du pouvoir. C’est ici qu’ils ont construit une société qui fonctionne dans leur langue, même si le français perd du terrain à Montréal. C’est au Québec qu’ils pourraient demain se constituer en État indépendant.
Quel est le rapport de Justin Trudeau par rapport au français et à la France ?
Justin Trudeau est un Québécois en bonne partie assimilé à l’anglais. C’est dans cette langue qu’il pense. Sa maîtrise du français est très approximative. Il incarne une mutation identitaire, celle du Québécois devenu d’abord et avant tout un Canadien fier de proclamer sa foi diversitaire, post-nationale, multiculturaliste… et anglophone.
François Legault, le nouveau Premier ministre québéquois a été traité de populiste en France. Pourquoi tant de méconnaissance de part et d’autre de l’Atlantique ?
Vous me permettrez de paraphraser Kundera : les petites nations n’intéressent qu’elles-mêmes et il est normal que les subtilités de la vie politique québécoise soient d’abord et avant tout comprises par les Québécois eux-mêmes. Cela dit, je constate que bien des journalistes, apparemment spécialistes de « l’international », ont simplement appliqué sur l’élection québécoise une grille de lecture qu’ils plaquent partout.
Ils simplifient à outrance leurs analyses, pour mettre en scène dans chaque pays le camp de l’ouverture et celui de la fermeture, le camp du progressisme et celui du populisme, sans tenir compte de sa réalité propre. Mais à force de tout vouloir faire entrer dans leur système idéologique d’interprétation des événements, ils font du mauvais travail.
Le nationalisme québécois semble en phase descendante…
Si le nationalisme québécois a connu une crise importante depuis une vingtaine d’années, c’est à cause de l’échec de l’indépendance – on ajoutera aussi l’incapacité à faire reconnaître notre différence nationale dans la constitution canadienne, dont nous ne sommes toujours pas signataires.
La défaite défait et après le dernier référendum, celui de 1995, que les souverainistes ont perdu par quelques milliers de voix (49,4 % pour le Oui, 50,6 % pour le Non, avec l’appui de 61 % des francophones pour le Oui et un taux de participation de 94 %), c’est un peu comme si le sentiment national s’était affaissé. Les ressorts intimes de l’identité québécoise se sont brisés. Le Canada a par ailleurs mené une campagne de diabolisation systématique de l’identité québécoise visant à disqualifier les formes même les plus élémentaires de nationalisme.
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Les Québécois francophones eux-mêmes ont commencé à se diviser exagérément, ce qui a permis au Parti libéral du Québec, ultrafédéraliste et de plus en plus multiculturaliste, de gouverner le Québec presque sans interruption de 2003 à 2018, grâce à l’appui massif et quasi-soviétique des anglophones et des communautés issues de l’immigration. Ces quinze années ont laissé de nombreuses séquelles au peuple québécois, qu’on traitait de plus en plus comme une population xénophobe à rééduquer grâce à la pédagogie diversitaire.
Le PLQ a notamment misé sur une politique d’immigration massive visant à diluer le poids démographique de la majorité historique francophone. Mais les élections du 1eroctobre laissent deviner un changement de dynamique politique. Les Québécois francophones ont surmonté partiellement leurs divisions. Ils sont passés d’un souverainisme de centre-gauche épuisé, incarné par le Parti Québécois, à un autonomisme de centre-droit assez vigoureux, incarné par la Coalition Avenir Québec.
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Et la CAQ s’est engagée à mettre en avant un programme de réaffirmation identitaire, centré sur les aspirations de la majorité historique francophone. Elle propose notamment une baisse des seuils d’immigration et promeut une Charte de la laïcité qui dégagera au moins partiellement le Québec des paramètres du multiculturalisme canadien. On peut s’attendre à ce que le Canada anglais réagisse assez violemment et démonte grâce à ses tribunaux la loi québécoise.
Car dans un Canada qui sacralise la diversité et considère que nous sommes tous des immigrants, toute affirmation collective de la part des Québécois passe pour une forme de suprématisme ethnique. Devant le constat d’une autonomie bien plus limitée qu’ils ne le croient dans la fédération, il se pourrait bien que les Québécois redécouvrent l’idée d’indépendance.
Le conservatisme est-ce une idée qui émerge au Québec ?
Le conservatisme émerge discrètement, mais pas consciemment, tant il est entravé par la mémoire de la Grande noirceur [NDLR: période conservatrice d’après-guerre, qualifiée ainsi a posteriori par les progressistes de la « Révolution tranquille » des années 60]. Si un certain conservatisme émerge néanmoins, sans pour autant porter cette étiquette, c’est néanmoins dans la défense de l’identité québécoise, la remise en question de l’immigration massive et la critique du politiquement correct.
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Mais sur les questions sociétales, toutefois, le conservatisme est à peu près inexistant et les Québécois ont tendance à se reconnaître dans un individualisme libertaire, quelquefois tempéré par une dose de bon sens. De toute façon, qui oserait un affrontement frontal avec le progressisme sociétal ici serait vite exclu de la vie publique et décrété infréquentable.
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