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Les Amants sacrifiés : l’image impossible

Il y a toujours, au cœur de l’œuvre de Kiyoshi Kurosawa, une image à la fois séminale et parasitaire, qui va peu à peu infecter le réel, plier la narration à une instance nouvelle, forcément pathologique. Cette « image en trop », ici, c’est un enregistrement super 8 où sont décrites les exactions commisses en Mandchourie par les scientifiques de l’armée impériale japonaise, parmi lesquelles l’inoculation du bacille de la peste sur des populations civiles dans la tristement célèbre « unité 731 » - dirigée par le démoniaque docteur Ishii, qui ferait presque passer Mengele pour un aimable praticien. Des crimes de guerre qui constituent encore aujourd’hui un tabou et un angle mort dans la mémoire collective japonaise. Les angles morts, c’est précisément ce qui intéresse Kiyoshi Kurosawa. Fondateur de la nouvelle vague du fantastique japonais dans les années 90, avec les terrifiants Kairo et Cure, Kurosawa s’est depuis détourné des fantômes pour s’orienter vers un cinéma en apparence plus académique… preuve en est ce prestigieux téléfilm produit par la NHK et intégralement filmé en 8K (!) pour une définition et un piqué d’image ultra réaliste auquel nos écrans parisiens ne rendent malheureusement pas hommage. […]

Kurosawa se sert ici d’une forme très figée, celle de la reconstitution historique, du film d’espionnage et même du « drama » classique

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Bad Luck Banging or Loony Porn : art-porn bébête

Mon premier est une captation de sexe non-simulé avec fellation, fesses fouettées et pénétration POV (l’actant filme). Mon deuxième est une vardasserie de 5 à 7 en tout début de COVID. Professeur aux aguets accusée de pornographie, l’héroïne attend le jugement de ses supérieurs (son fichier maison a été piraté et diffusé partout) ; elle erre dans Bucarest au gré de longs panoramiques révélant la permanente laideur d’une ville en travaux. […]

Lire aussi : Pleasure : notre critique

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Simon Liberati : journal d’un oiseau de nuit

Le nouveau livre de Simon Liberati est une performance, au sens artistique : « Un journal éphémère, une sorte de performance comparable à ces artistes qui se font enfermer dans une boîte ». Il y a huit ans, il a tenu un journal pendant trois mois. « Trois mois de galère, les cent jours d’un plumitif aux abois ». Il a tenu à s’arrêter au bout de deux-cents pages, et à n’y plus retoucher. L’objet devait paraître à l’origine chez Flammarion ; il sort chez Séguier, on ne comprend pas bien pourquoi, c’est sans importance. À quoi ressemblent ces « loques », comme il les appelle ? Exactement à ce qu’on peut attendre d’un journal signé de lui : un mélange de soirées parisiennes, de name-dropping, de coucheries, de mode, de drogues, de papier glacé, de glam désabusé, d’un côté ; de citations la- tines, de romans fanés, d’attachantes bizarreries, d’érudition littéraire, de l’autre. Oiseau de nuit, la nuit, rat de bibliothèque et collectionneur, le jour, comme si deux êtres cohabitaient en lui, ou qu’il vivait dans deux mondes – dualité que reflètent, géo- graphiquement, ses ports d’attache, la maison à la campagne, silencieuse, moisie, livresque, et le studio de Paris, tremplin pour avant-fêtes, crique d’échouage pour lendemains de cuite. […]

Lire aussi : La littérature contre la lettre

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Points et Contrepoints

Qu’il est beau d’entendre La Chanson du Mal Aimé d’Apollinaire déclamée dans un lieu public. Qu’il est beau de constater que la poésie française n’est pas morte. Qu’il est beau de savoir que quelques jeunes ne se contentent pas de révérer les cendres, préférant se faire passer la flamme encore brûlante des lettres vivantes. Présentant le grand André Chénier en couverture, Points et Contrepoints vaut surtout pour ses publications d’auteurs contemporains, issus de plusieurs générations.

Évitant les clichés de la poésie politisée, Points et Contrepoints fait œuvre de salut public en ouvrant ses colonnes à des talents actuels

Parmi ces derniers, on retrouve notamment Arnault Destal qui nous offre ici quelques-uns des textes de son groupe Varsovie, dont Etat-Civil (à Jacques Rigault) ou encore Va dire à Sparte. S’illustrent aussi le jeune Chams Bernard et l’expérimenté Pierre de la Coste qui livre un sublime poème intitulé La Ville, dont la lecture m’a arraché quelques larmes lors de cette belle soirée.…

Cadeaux de Noël (y a aussi les boules)

Masculins singuliers

La Leçon d’élégance, Collectif, Séguier, 370 p., 23,90€

Qu’est-ce qu’un homme élégant ? La chose ne s’explique pas mais on pourrait dire, peut-être, que c’est un homme qui a l’allure de Cary Grant, qui joue au tennis comme Federer, qui s’habille comme Bryan Ferry, et qui écrit comme Frédéric Berthet. À moins qu’on pense à l’élégance type Prince Charles, surannée, naturelle, légèrement maladroite et paradoxalement supérieure ? Ou à celle de Barbey d’Aurevilly, altière, dandy, rococo, fofolle… Quatorze auteurs ont écrit quinze portraits : ceux des personnages suscités mais aussi d’autres, plus secrets (David Rochline), voire inattendus (Lemmy Kilmister). Le casting des auteurs est excellent, ne serait-ce que parce qu’il inclut quelques plumes connues de nos services, Patrice Jean, Benoît Duteurtre, Matthieu Jung (texte de haute volée sur Roger F.), Frédéric Schiffter. Le livre, lui, est plaisant, avec un côté hétéroclite, inégal, désinvolte, humoristique et sérieux, à la fois Lui et The Spectator, Bains-Douches et Club anglais. Dans notre époque avachie, clinquante et moutonnière, où personne ne porte plus de chapeau ni ne sait la diction, il fera figure de manuel de survie, de grimoire magique et de signe de ralliement puisque, comme l’indique bien la quatrième, « l’élégance masculine est à la fois un mystère et une résistance ». Jérôme Malbert


En retrouvant Giono

Un Roi sans divertissement, Jean Dufaux et Jacques Terpant, Futuropolis, 56 p., 17 €

Projet très ambitieux que celui de condenser en une BD l’univers si poétique et si riche de Giono. Jean Dufaux et Jacques Terpant retranscrivent fidèlement l’intrigue d’Un Roi sans divertissement : on retrouve un Langlois énigmatique, les scènes cruciales, les non-dits qui entretiennent le mystère, la fascination pour le sang. Le lecteur est plongé dans un système de narration intéressant : Giono rencontre une proche de Langlois, une de celles qu’il fascinait, et celle-ci invite l’écrivain à entrer dans ce récit comme spectateur d’une pièce de théâtre. Avec un découpage en plusieurs actes, le rythme est donné : nous assisterons au face à face entre Langlois et le tueur présumé, cet « homme sans histoire » ; au duel Langlois et le loup puis Langlois face à lui-même et son ennui. Les images de montagnes et de loups ne sont pas sans rappeler Le Loup de Jean-Marc Rochette, le coup de crayon de Terpant est pur et sûr. Pour autant, on pourrait reprocher un trait trop réaliste, une certaine raideur qui paraît éloignée du monde si charnel de Giono. On aurait rêvé davantage de flous où dilater l’imagination du lecteur. Malgré tout, en refermant l’ouvrage, le désir de se (re) plonger dans l’univers de Giono est intense. […] Jeanne Battesti

Lire aussi : Les critiques littéraires de novembre (1/2)

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Madres Paralelas : extension du domaine de la marchandise

Après avoir vanté Chanel et Vuitton dans sa transparente Voix humaine, Almodovar revient avec un mélo mémoriel qui plonge deux mères involontaires dans les souvenirs de la Guerre d’Espagne. Le clinquant/le luxe vs l’histoire/la mort : cherchons l’erreur.

Madres Paralelas regorge de rimes à l’image des deux bibelots design qui se regardent en chien de faïence sur la cheminée de Penélope Cruz, ici une photographe engrossée en tout début de film par son amant anthropologue judiciaire. L’un blanc semble se pencher vers l’autre noir, alors que la fille de Cruz de complexion très brune s’avérera celle de sa jeune amie de maternité (et plus si affinités). La vie n’est pas un long fleuve tranquille, mais le film si, déroulant son flot d’énormes rebondissements avec une sorte d’hébétude désincarnée.

Lire aussi : Mulholland Drive : la clé des songes

Le voilage blanc se gonflant de vent à une fenêtre madrilène simule déjà le résultat de la saillie qui se déroule en chambre : un ventre va s’arrondir, et le plein conduire au vide. Les femmes enceintes seront délivrées, tandis qu’à l’autre bout de la vie, les fosses communes accoucheront des restes humains d’exécutions phalangistes, collectés puis honorés. Les mères, la terre, même combat : expulser ce qui est en trop. Les premières sont de l’ordre de la fiction (outrée), la seconde du documentaire, dont semble relever le dernier mouvement du film – l’excavation – tout en conservant un lien ténu avec la fiction par le biais des objets qui identifient les victimes de la répression franquiste. [...]

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Mulholland Drive : la clé des songes

Revoir Mulholland Drive, vingt ans après sa sortie permet de constater qu’il n’a pas pris une ride. Au contraire, c’est devenu un classique, et comme tous les classiques, il parle à toutes les époques avec la même vigueur. On ne reviendra pas sur la maîtrise formelle hallucinante, ni sur cette construction dramatique qui fait s’emboîter les niveaux de réalité et n’a de cesse de dialoguer avec son propre médium : le cinéma entrevu, littéralement, comme une clé des songes. […]

Lire aussi : La Beauté du monde : touchant mais délayé

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Ham on rye : chic et foireux

Premier film remarqué, Ham on rye déjoue le prosaïsme de son titre (« jambon-beurre ») en faisant de l’adolescence le lieu d’une transition magique. Une vingtaine de personnages, seuls ou en groupe, se préparent pour une cérémonie sans autres officiants que les participants eux-mêmes. Le boui-boui du cru devient le temple d’un rite mystérieux et anodin où les élus s’apparient avant de voir la lumière. […]

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