Quel sentiment étrange d’assister à un hommage au cinéma, le vrai, celui « qui ne sert à rien mais qui distrait de la réalité parce que la réalité est minable », comme nous le rappelle Sorrentino dans la bouche de Fellini, sur Netflix et un vulgaire écran de TV. Comme un vidéoprojecteur, une télévision n’est pas et ne sera jamais une salle obscure, l’image ne vous happera jamais de la même manière et l’algorithme ne saura jamais se substituer au désir. Le meilleur cinéma tient de la rencontre amoureuse, où un auteur dévoile son âme à une inconnue, or Netflix et les autres plateformes ne proposeront jamais, en comparaison, que l’équivalent d’un plan cul sur Tinder. Avec La Main de Dieu, le grand Sorrentino (le réalisateur de La Grande Belleza et du Young Pope) cède donc aux biftons des géants du streaming, après Martin Scorsese, Alfonso Cuarón et les frères Coen.
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Introspection d’un fellinien
Pour les néophytes du ballon rond, « La Main de Dieu » évoque ce but marqué par Maradona de la main lors du quart de finale de la Coupe du monde de 1986, face aux Anglais, un début d’après-midi à Mexico. Mais pour Sorrentino, cette Main de Dieu se révèle plus mystérieuse, à la fois miraculeuse et tragique. Lui, l’héritier de Fellini, le dernier cinéaste baroque qui sache faire valser le sublime avec le vulgaire, s’essaye à l’introspection. Un regard dans le rétroviseur touchant et passionnant qui nous fournit au détour quelques clés pour sous-titrer son œuvre. Nous sommes à Naples, en 1984, et Fabietto Schisa, adolescent mal dans sa peau, vit au sein d’une famille excentrique. Son quotidien est soudain bouleversé, lorsque Diego Maradona, légende planétaire du football, débarque à Naples et le sauve miraculeusement d’un terrible accident. Cette rencontre inattendue avec la star du ballon rond sera déterminante pour l’avenir du jeune homme. Il a beau appeler son jeune héros Fabietto, on comprend vite que ce jeune gamin aux cheveux bouclés et anneau à l’oreille n’est que son reflet dans la caméra.
Ouverture baroque et souvenirs
Dès l’ouverture, Sorrentino contemple Naples, sa ville natale, de sa caméra aérienne avant de plonger derrière les roues d’une berline noire délicieusement rétro qui s’arrête en double file. Un délicat travelling passe en revue les voyageurs dont les regards scrutent un feu d’artifice, puis, tel un ange, Patrizia sort du rang. Opulente poitrine à peine voilée, crinière de lionne et port de tête à la Claudia Cardinale, elle s’engouffre dans la berline à l’invitation d’un mystérieux passager jusqu’à un immense appartement vide où, posé sur le sol, un immense lustre suggère un fastueux passé. Apparaît alors le « Monaciello », figure populaire napolitaine, petit moine accomplissant des miracles. Patrizia, qui ne parvient à tomber enceinte, y réussira si elle embrasse le capuchon de ce personnage, lui assure son hôte. Elle s’exécute, récoltant au passage une main aux fesses. Dans cette ouverture toute sorrentinesque, le mystique grandiose côtoie le salace, mais c’est ailleurs que le réalisateur nous embarque, non dans la rêverie baroque, mais dans ses propres souvenirs.
Paolo Sorrentino nous rappelle qu’on mûrit avec des blessures et que le cinéma n’offre pas moins que l’une des plus belles échappatoires aux tragédies de la vie.
Rêves, drames, sublimations
Si sa caméra se veut toujours aussi ample et ses angles travaillés, sa structure se révèle ici plus resserrée, son style plus sage. Nous voici plongés au cœur d’une famille truculente, où la vieille tante obèse et acariâtre becte de la burrata à pleine main, l’oncle boiteux parle par électro-larynx, les parents se sifflent comme des moineaux et le benêt de l’immeuble dessine de bites dans les ascenseurs afin d’effacer les chagrins d’amour. Le réalisateur italien pioche chez Dino Risi et Vittorio De Sica, convoque Fellini dans un casting de Cour des Miracles, autant de rêves, de fantasmes et d’idéaux qui défilent devant les yeux de son jeune héros. Mais, comme avec cette cassette vidéo de l’immense Il était une fois en Amérique qu’il devait regarder avec son père et dont il n’enclenchera jamais la lecture, Paolo Sorrentino nous rappelle qu’on mûrit avec des blessures et que le cinéma n’offre pas moins l’une des plus belles échappatoires aux tragédies de la vie.
La main de Dieu de Paolo Sorrentino (2h14), avec Filippo Scotti, Toni Servillo, Teresa Saponangelo, disponible sur Netflix





