« La beauté sera convulsive ou ne sera pas », disait André Breton au début du siècle d’avant, et c’est une définition plus classique, plus absolue, je veux dire, plus éternelle, que ce qu’on pourrait croire. Nos cathédrales étaient convulsives, obscures, illuminées, flamboyantes. Elles disaient que nous étions tout et que nous n’étions rien devant Dieu. Elles disaient vrai. Et depuis, l’art dit « classique », c’est-à-dire néo- païen, raisonnable et réducteur, un peu bourgeois un peu chiant, est devenu une norme qui a rassuré les tièdes.
On s’est révolté à juste titre contre l’art décoratif, contre l’art d’agrément, contre l’art de divertissement, nous ne sommes pas sur terre pour « passer un moment cool » mais pour nous transfigurer. L’ennui des conservateurs, c’est que s’ils comprennent qu’il y a du sacré, des choses avec lesquelles il ne faut pas transiger, ils oublient parfois que nous n’avons pas pour vocation de nous préserver mais au contraire qu’il s’agit de tout jeter au feu ; au feu de la beauté, de l’amour divin, de la vérité suprême, et que c’est cette faculté à brûler qu’il est essentiel de sauver, pas forcément les conditions qui hier rendirent l’air combustible.…
L’affiche est luxueuse : deux géants de la scène lyrique face aux micros, pour une anthologie de duos verdiens précédés d’un extrait de La Bohème (Puccini) et d’une scène de La Gioconda (Ponchielli). Un nouveau palier dans l’art élégant et subtil de Ludovic Tézier, qui ajoute un supplément d’âme à son habituelle maîtrise – parfois un peu corsetée – de la parole dramatique, puisant encore plus en profondeur dans ce kaléidoscope de cou- leurs qu’est son baryton. Aucune nuance, aucune expression n’est laissée au hasard. Et pourtant, quel naturel ! Et quelle noirceur dans la peau de Jago, qu’il n’a toujours pas incarné sur scène – lacune à combler, espérons-le, au plus vite. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Certains films se présentent tout armés, comme Athéna sortant de la tête de Zeus, lisses, impénétrables, presque incritiquables. Saint Omer est de ceux-là, qui retrace le procès d’un infanticide, celui d’Adélaïde, 15 mois, livrée par Fabienne Kabou, sa mère, à la montée des eaux en novembre 2013 sur la plage de Berck. Son procès qu’Alice Diop relate frontalement et dans le détail semble d’abord une plongée dans les profondeurs, tant l’accusée est fuyante et froide (Guslagie Malanda, parfaite), mais le biais choisi par cette documentariste pour sa première fiction, s’il explique partiellement la réception dithyrambique du film (deux Lions à Venise, le prix Jean Vigo, bientôt un Oscar ?), en pose aussi les limites.
Rama, une romancière enceinte, sénégalaise comme l’accusée, et aux rapports tout aussi distants avec sa mère, va suivre les audiences pour nourrir un livre, selon la fameuse jurisprudence Carrère (L’Adversaire sur l’affaire Romand, où Tintin chroniqueur judiciaire craignait la contagion mimétique et de zigouiller sa progéniture, brrr). Ce relais du spectateur permet à Diop de rabattre le monstrueux sur le quotidien, l’anodin, le (presque) ressenti par toutes. Et pour ce faire, elle dispose d’une arme secrète : l’intersectionnalité qui victimise Kabou – nommée Coly dans le film – selon la race (une Africaine seule en France), le sexe et l’âge (elle est en couple avec un sculpteur de 30 ans son aîné qui l’invisibilise), la classe (désocialisation d’une étudiante en échec), l’histoire familiale (froideur de la mère, rejet par le père). Les éléments à charge sont systématiquement ignorés – le mot « préméditation » n’est jamais prononcé – ou minorés : la discussion sur l’aspect culturel du meurtre et les allégations de Coly se déclarant maraboutée est recouverte par une polyphonie narquoise de chœurs féminins qui affiche clairement « Cause toujours … ». Une saillie post-coloniale d’une ancienne professeur fait tressaillir la salle et choir l’accusée sur sa chaise : le racisme, c’est l’horreur ; pas l’infanticide qui a ses raisons… [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Voici deux romans graphiques qui démontrent, sans que ce soit leur propos, à quel point la bande dessinée n’est pas la combinaison dégradée du dessin et de la littérature ou le succédané fauché du cinéma. Dans ces deux œuvres, les auteurs réussissent à élucider un texte préalable (Abattoir 5, adapté du roman paru en 1969) ou à transposer romanesquement une réalité historique (Slava, qui décrit la Russie après la disparition de l’URSS). Le roman quasi expérimental de K. Vonnegut est « illustré », si on veut, mais non pas comme Tardi illustre Céline, dans un discours parallèle, parfois éclairant, souvent redondant, et même réducteur, le dessinateur imposant son style cent fois moins nuancé que le texte.
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
BLUE REV,ALVVAYS, Transgressive Records Ltd., 14,99 €
Il y a des albums associés pour l’éternité à une période de notre vie. Pendant des semaines de l’année 2017, j’écoutais Antisocialites d’Alvvays. Ce groupe qui se situait quelque part entre The Smiths et Teenage Fan Club avait tout pour me plaire : obsession mélodique, guitares éthérées, tourbillon réverbéré, voix angélique. Dix secondes d’un de leurs titres et vous savez chez qui vous êtes. Cinq années ont passé et le monde ne s’est pas vraiment embelli, malgré ça. En revanche, Alvvays, eux, continuent leur croisade pop avec vaillance et élégance sans jamais décevoir. Blue Rev, leur nouvel album, pousse plus loin leurs sonorités familières et leur approche de la production a quelque chose de plus puissant, de plus tempétueux, de plus sonique. On pense aux Raveonnettes qui dans les années 2010 enchantaient notre jeunesse, mais avec une singularité en plus, quelque chose de moins pasticheur, de plus inoubliable. Dans ce voyage, on croisera les ombres admirées de Johnny Marr, de Tom Verlaine et de Phil Spector, ce qui n’est pas pour nous déplaire. Et surtout, on passe un peu moins de 40 minutes avec l’un des groupes les plus importants de sa génération.
MEA CULPA
BEING FUNNY IN A FOREIGN LANGUAGE,THE 1975, Dirty Hit, 15,99 €
Parfois les grandes rencontres démarrent par un rendez-vous raté. Regardez, même Aurélien, la première fois qu’il vit Bérénice, il la trouva franchement laide. On entre dans un appartement ou dans un bar et l’autre nous semble une promesse de déception. Il en a été ainsi lorsque j’ai découvert The 1975. Tout, chez eux, m’horripilait : ce côté boys band indie, ce maniérisme en plastique, leurs airs de groupe pour jeunes filles. Pourtant, il me fallait bien l’avouer, je retournais vers eux malgré tout. Il devait bien y avoir quelque chose. Ils comprenaient leur époque, ils en étaient l’écho conscient – pour le pire et le meilleur. Leur musique parlait des Xanax dominicaux, des collections de café des hipsters, de Facebook, du narcissisme contemporain. Si Léon Daudet disait merde à la patrie quand il s’agissait de littérature, alors je n’allais pas m’interdire de tomber sous le charme d’un groupe pour des raisons idéologiques. Avec Being funny in a foreign language, The 1975 revient avec, si ce n’est leur meilleur album, le plus directement efficace. Et il me faut avouer que mon mea culpa a du bon. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
DÉBROUILLE-TOI AVEC TON VIOLEUR, INFERNUS IOHANNES, L’Olivier, 256 p., 19 €.
En pleine rentrée littéraire néo-féministe, Antoine Volodine préside, sous le pseudonyme guerrier « Infenus Iohannes », un collectif d’autrices post-exotiques au titre exemplairement ironique et noir. Le post-exotisme est ce mouvement fantôme par lequel l’écrivain, depuis plus de trois décennies, se multiplie à travers divers hétéronymes chez plusieurs éditeurs, mais également au sein-même de cet univers obscur et miroitant qui figure comme un immense cauchemar où se rejoueraient tous les traumas du siècle. Que ce genre hermétique, volontairement séparé des codes de la littérature officielle et n’interférant avec le réel que par un décalage singulier, ait l’air de se compromettre avec les tendances automne-hiver 22 pourrait inquiéter le lecteur accoutumé à sa beauté étrange. C’est sans compter la radicalité de ses formes d’expression qui rend inexploitable, en termes de promotion mondaine ou idéologique, les textes du mouvement, mais les porte à l’universel par une voie surprenante : poussant leur logique révolutionnaire jusqu’à la folie, ils touchent poétiquement les vertiges de tous. Trois textes sont ici réunis, le premier, éponyme, signé Miaki Ono, prend comme au premier degré la formule de la « culture du viol » et en fait l’axe de tout rapport entre les humains depuis l’origine au cours d’un ressassement aussi inventif, drôle que cruel. « Sous les viandes », de Molly Hurricane, imagine une planète entièrement étouffée par trois méduses tombées du ciel où les « pourris d’en bas » ne cessent de traverser des tunnels de viande en tentant de se venger des « pourris d’en haut », comme dans un utérus infini n’offrant que la mort comme naissance. Enfin, la traduction-co-écriture de « Slogans » de Maria Soudaïeva, déjà publiée en 2004 par L’Olivier, nous bombarde de mots d’ordre délirants, violents et somptueux, pour conclure magnifiquement ce nouveau volet du grand œuvre au noir volodinien. Un volet qui éclaire tout ce qui en nous se révolte contre le réel et la chair, avec des accents très proches de l’art brut. La meilleure production féministe des dernières décennies. Romaric Sangars
UNE BELLE CURIOSITÉ
GONZAGUE SAINT-BRIS, LE DERNIER DANDY, Jean-Claude Lamy, L’Archipel, 234 p., 20 €
Mort en 2017 dans un accident de la route, Gonzague Saint-Bris était un personnage ridicule et attachant, dont l’auteur de ces lignes confesse n’avoir jamais lu un livre (il paraît que ses Vieillards de Brighton, prix Interallié 2002, sont superbes, et que ses biographies historiques valent mieux que ce que l’on croit), mais dont la vie attise sa curiosité. Ça tombe bien, Jean-Claude Lamy qui l’a connu à France-Soir la retrace dans ce livre : pas vraiment une bio (Dieu merci), plutôt un portrait, qui passe en revue les faits d’armes de son héros dans tous les registres – mondain, radiophonique (sa célèbre émission de libre antenne sur Europe 1 dans les 70’s), littéraire, journalistique, amoureux – et aussi ses fiascos (il coule Spectacle du monde, rate deux fois l’Académie, etc.) Les noms défilent, les bizarreries (GSB possède un coupe-papier offert par Borges, des lettres de Gracq, est apprécié par… Michael Jackson), les anecdotes. Comme résume l’auteur, GSB a eu une vie « divertissante ». Jérôme Malbert
TROIS RUCHES BLEUES, PATRICK CLOUX, La Fosse aux ours, 188 p., 19 €
Dans sa Thébaïde quelque part près de la Creuse, Patrick Cloux s’occupe en amateur de trois ruches récupérées chez un paysan et peintes en bleu, parce que ça rappelle la Grèce. Il porte la bonne parole dans les collèges du coin, captivant si bien l’attention des élèves avec ses abeilles qu’ils en oublient de consulter leur portable… À ses Ruches bleues, il consacre ce livre de promeneur, mélange de contemplation (la nature, les couleurs, les fleurs, le ballet des abeilles), d’érudition (apiculture, botanique, histoire locale ou mondiale), de citations (Bouvier, Cingria, et surtout Hardellet, son « maître en prose poétique »). Il s’inquiète, évidemment, des ravages provoqués par les pesticides, et tranche, parlant de ses abeilles disparues : « L’humanité en elles se suicide. » Du livre de Sue Hubbell, Une Année à la campagne, il dit que c’est « un manuel de survie et un poème concret ». Description valable aussi pour ce beau petit livre bleu, placé sous les auspices de William Blake. Bernard Quiriny [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Depuis mon adolescence, j’ai eu envie de créer mon propre univers. Il fallait qu’il existe dans ma vie à mon humble échelle et pour le plaisir. Le Wanderlust Orchestra me questionnait sur l’identité sonore du groupe. J’étais dans une impasse. C’était scolaire. J’avais besoin de m’éprouver dans l’écriture et sans redite. L’idée d’une mégalopole sombre et futuriste m’a semblé propice à multiplier textures et divagations sonores. J’ai pensé à planter le décor avant de penser musique. Ensuite, c’est passé par une recherche de textures inattendues. Les deux batteurs, en peaufinant leur entente musicale, ont collecté diverses percussions et objets de récupération – peaux, plastique et métal – illustrant le contraste entre ville numérique et ville organique. L’idée m’est alors venue d’utiliser un piano préparé, c’est-à-dire un piano traditionnel auquel j’ai adjoint de la pâte-à-fixe, des aimants, des baguettes de bois. J’ai demandé aussi aux violonistes de jouer très près du chevalet pour faire ressortir les harmoniques.
Pourquoi avoir choisi de travailler avec un ensemble aussi important ?
En tant que compositrice, disposer d’une formation symphonique, c’est un cadeau inestimable ! Je suis très touchée par l’aspect épique des musiques amples. Au cinéma, me bouleversent les grandes sagas d’un John Williams, dont la grande culture classique transparaît dans sa création personnelle. J’ai fait Sciences-Po, j’ai monté ma structure de production, mon label et mon association. Ce côté entrepreneur et ce laboratoire d’écriture sans limites me donnent l’impression d’avoir un projet qui a de la gueule. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
Les Beatles venaient de la ville portuaire de Liverpool, Oasis (et les Smiths) de Manchester l’industrielle, les Arctic Monkeys, eux, s’ils ne viennent pas du pôle Nord, sont nés, du moins, dans le nord de l’Angleterre, à Sheffield, site incontournable de la sidérurgie anglaise. Les cinq jeunes hommes, qui se rencontrent entre l’enfance et l’adolescence, unissent leur force en 2002. Ils ont tout juste quinze ans, l’album Is This It des Strokes est sorti un an plus tôt et les lads ont pris ces onze titres en pleine poire. Leur vie en sera changée.
Les vedettes de la génération Myspace
Comme un million de groupes avant eux, ils se font offrir à Noël leurs premiers instruments, s’entraînent dans leurs chambres avant de demander à leurs parents d’utiliser un garage pour commencer les répétitions. Comme mille autres groupes, ils auraient pu avoir un succès d’estime qui leur aurait permis de draguer de jeunes Anglaises au bal de fin d’année et devenir les uns avocats, les autres caissiers, junkies ou chômeurs. Ce sont des choses qui arrivent plus souvent que de devenir des vedettes mondiales. Mais le succès tombe, qui tient à la rencontre entre un groupe et une époque. [...]
La suite est réservée aux abonnés. Déjà abonné ? Se connecter
Vous souhaitez lire la suite ?
Débloquez tous les articles de l’Incorrect immédiatement !
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de Cookies ou autres traceurs pour vous proposer des publicités ciblées adaptés à vos centres d’intérêts et réaliser des statistiques de visites.