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Les critiques littéraires de novembre

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Publié le

25 novembre 2022

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Chaque mois, L’Incorrect sélectionne pour vous le meilleur et le pire de l’actualité culturelle. Perles rares ou navets survendus, authentiques exploits ou pathétiques arnaques, ici se poursuit l’ambition de distinguer. À rebours de la tyrannie du médiocre, du politiquement convenable et du consensus, nos critiques vous redonnent le sens des hiérarchies. Place aux critiques littéraires de novembre.
Livres

RADICAL FREAK

DÉBROUILLE-TOI AVEC TON VIOLEUR, INFERNUS IOHANNES, L’Olivier, 256 p., 19 €.

En pleine rentrée littéraire néo-féministe, Antoine Volodine préside, sous le pseudonyme guerrier « Infenus Iohannes », un collectif d’autrices post-exotiques au titre exemplairement ironique et noir. Le post-exotisme est ce mouvement fantôme par lequel l’écrivain, depuis plus de trois décennies, se multiplie à travers divers hétéronymes chez plusieurs éditeurs, mais également au sein-même de cet univers obscur et miroitant qui figure comme un immense cauchemar où se rejoueraient tous les traumas du siècle. Que ce genre hermétique, volontairement séparé des codes de la littérature officielle et n’interférant avec le réel que par un décalage singulier, ait l’air de se compromettre avec les tendances automne-hiver 22 pourrait inquiéter le lecteur accoutumé à sa beauté étrange. C’est sans compter la radicalité de ses formes d’expression qui rend inexploitable, en termes de promotion mondaine ou idéologique, les textes du mouvement, mais les porte à l’universel par une voie surprenante : poussant leur logique révolutionnaire jusqu’à la folie, ils touchent poétiquement les vertiges de tous. Trois textes sont ici réunis, le premier, éponyme, signé Miaki Ono, prend comme au premier degré la formule de la « culture du viol » et en fait l’axe de tout rapport entre les humains depuis l’origine au cours d’un ressassement aussi inventif, drôle que cruel. « Sous les viandes », de Molly Hurricane, imagine une planète entièrement étouffée par trois méduses tombées du ciel où les « pourris d’en bas » ne cessent de traverser des tunnels de viande en tentant de se venger des « pourris d’en haut », comme dans un utérus infini n’offrant que la mort comme naissance. Enfin, la traduction-co-écriture de « Slogans » de Maria Soudaïeva, déjà publiée en 2004 par L’Olivier, nous bombarde de mots d’ordre délirants, violents et somptueux, pour conclure magnifiquement ce nouveau volet du grand œuvre au noir volodinien. Un volet qui éclaire tout ce qui en nous se révolte contre le réel et la chair, avec des accents très proches de l’art brut. La meilleure production féministe des dernières décennies. Romaric Sangars


UNE BELLE CURIOSITÉ

GONZAGUE SAINT-BRIS, LE DERNIER DANDY, Jean-Claude Lamy, L’Archipel, 234 p., 20 €

Mort en 2017 dans un accident de la route, Gonzague Saint-Bris était un personnage ridicule et attachant, dont l’auteur de ces lignes confesse n’avoir jamais lu un livre (il paraît que ses Vieillards de Brighton, prix Interallié 2002, sont superbes, et que ses biographies historiques valent mieux que ce que l’on croit), mais dont la vie attise sa curiosité. Ça tombe bien, Jean-Claude Lamy qui l’a connu à France-Soir la retrace dans ce livre : pas vraiment une bio (Dieu merci), plutôt un portrait, qui passe en revue les faits d’armes de son héros dans tous les registres – mondain, radiophonique (sa célèbre émission de libre antenne sur Europe 1 dans les 70’s), littéraire, journalistique, amoureux – et aussi ses fiascos (il coule Spectacle du monde, rate deux fois l’Académie, etc.) Les noms défilent, les bizarreries (GSB possède un coupe-papier offert par Borges, des lettres de Gracq, est apprécié par… Michael Jackson), les anecdotes. Comme résume l’auteur, GSB a eu une vie « divertissante ». Jérôme Malbert

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DE QUOI FAIRE SON MIEL

TROIS RUCHES BLEUES, PATRICK CLOUX, La Fosse aux ours, 188 p., 19 €

Dans sa Thébaïde quelque part près de la Creuse, Patrick Cloux s’occupe en amateur de trois ruches récupérées chez un paysan et peintes en bleu, parce que ça rappelle la Grèce. Il porte la bonne parole dans les collèges du coin, captivant si bien l’attention des élèves avec ses abeilles qu’ils en oublient de consulter leur portable… À ses Ruches bleues, il consacre ce livre de promeneur, mélange de contemplation (la nature, les couleurs, les fleurs, le ballet des abeilles), d’érudition (apiculture, botanique, histoire locale ou mondiale), de citations (Bouvier, Cingria, et surtout Hardellet, son « maître en prose poétique »). Il s’inquiète, évidemment, des ravages provoqués par les pesticides, et tranche, parlant de ses abeilles disparues : « L’humanité en elles se suicide. » Du livre de Sue Hubbell, Une Année à la campagne, il dit que c’est « un manuel de survie et un poème concret ». Description valable aussi pour ce beau petit livre bleu, placé sous les auspices de William Blake. Bernard Quiriny


SOVIET-LOLITA

FORTUNES ET INFORTUNES DE LA BELLE IELENA SERGEÏEVNA DOUMANOVSKAÏA, PHILIPPE DUMONT, Le Dilettante, 224 p., 18 €

Sorte de roman picaresque et post-féministe qui se déroule dans une Russie de bande-dessinée, pendant une Perestroïka à demi fantasmée, les Fortunes et infortunes de la belle Ielena Sergeïevna Doumanovskaïa se lisent d’une traite, grâce à un style enlevé et un art consommé de la formule qui fait mouche. Las, on devine un peu trop, derrière ce petit monde en carton-pâte, un écrivain qui prend son pied et qui fantasme à grosses gouttes sur cet archétype de lolita russe délurée et prête à tous les sacrifices pour réaliser son destin. Une « Justine au pays des Soviets » qui a surtout les allures d’une noria littéraire pour boomers – avec toutes les facilités que ça implique : antichristianisme pas futé et irrévérences un peu ringardes. Pas oubliable, mais presque. Marc Obregon

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MINI-POLAR LITTÉRAIRE

ACTES RELATIFS À LA MORT DE RAYMOND ROUSSEL, LEONARDO SCIASCIA, Allia, 62 p., 7 €

Raymond Roussel est mort dans la nuit du 13 au 14 juillet 1933, chambre n° 224 du Grand Hôtel Et Des Palmes (ce nom !) à Palerme. Apparemment, d’une overdose de narcotiques, dont il faisait grand usage, et dont on a retrouvé une quantité impressionnante dans sa chambre. « Raison pour laquelle je considère une autopsie comme inutile », écrit le Dr Rabboni, légiste. Mais les choses sont-elles si simples ? Accident ou suicide ? Sciascia pose la question dans ce petit livre paru en 1971, basé sur l’examen des archives de la justice – rapports médicaux, policiers, PV. Sa conclusion : l’enquête fut bâclée, « de nombreux points noirs jalonnent incontestablement les derniers jours et la mort de Raymond Roussel, et si nous les examinons avec suspicion, l’affaire prend des allures de mystère et de fiction policière ». Les notes de Jean-Pierre Pisetta ajoutent au récit les précisions apparues depuis 1971, redoublant l’intérêt de ce mini-polar littéraire sur les traces du génial auteur de Locus Solus. BQ


JEAN LE SOMPTUAIRE

LOUIS LE MAGNIFIQUE, PATRICE JEAN, Borderline, 200 p., 15 €

Avec un troisième roman publié cette année, après Le Parti d’Edgar Winger (Gallimard) au printemps dernier, et Rééducation nationale (Rue Fromentin), le mois précédent, on pourrait supposer que la surproduction guette l’excellent Patrice Jean, et gâte peut-être son œuvre, la vilaine couverture des néanmoins réjouissantes éditions Borderline en rajoutant encore dans l’impression qu’on voudrait nous refourguer le surplus d’un graphomane. Eh bien, c’est là une impression fausse ! En effet, ce petit roman satirico-picaresque est exactement « jubilatoire », comme diraient Les Inrocks, sauf que l’épithète, cette fois, n’est pas galvaudée, et que s’il ne possède ni la construction savante du Parti, ni la progression feutrée de Rééducation, Louis le Magnifique, roman caustique en roue-libre, n’en a pas moins les vertus de sa prolixe gratuité. Jacques Rodenbach, apprenant la disparition au Tibet d’un ancien camarade de collège devenu poète engagé décide, intrigué, de lui consacrer une biographie et enquête, se confrontant à plusieurs villes et divers milieux, du thrash metal rennais à la poésie « chiniste » parisienne en passant par des salons de coiffure branchés de province. Jean se livre à un jeu de massacre de tous les snobismes artistiques possibles avec une ironie et un sens de la citation et du croquis absolument irrésistibles. Dévastateur. RS

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UN PEU SCOLAIRE

LES EXPORTÉS, SONIA DEVILLERS, Flammarion, 288 p., 19 €

Le récit des origines, si possible contrarié par un épisode tragique de la Grande Histoire, c’est un peu le passage obligé pour forcer son entrée en littérature – un sous-genre d’autant plus commode qu’il est généralement inattaquable. Sonia Devillers, chroniqueuse bon teint chez France Inter, convoque le destin de ses grands-parents roumains, « exfiltrés » au-delà du rideau de fer par le régime communiste. Un épisode méconnu qui mérite d’être conté à l’heure où sont déclassifiées les archives secrètes de Ceausescu. Au passage, Devillers en profite pour évoquer son rapport à la filiation, à sa judéité et aux multiples non-dits et zones d’ombre de l’histoire européenne en général, fondateurs de cette génération « trouée » dont elle se réclame. C’est documenté, parfois intéressant, hélas desservi par un style terriblement scolaire. Un récit qui aurait mérité un peu plus de chair. MO


RADIOGRAPHIE RUSSE

LE MAGE DU KREMLIN, GIULIANO DA EMPOLI, Gallimard, 280 p., 20 €

Récit romanesque ample et bien mené, Le Mage du Kremlin est le premier roman de l’auteur italo-suisse Giuliano da Empoli. Centrée autour de la personnalité de Vadim Baranov, librement inspirée de celle de Vladislav Sourkov, conseiller historique de Vladimir Poutine qu’on présente souvent en Occident comme l’éminence grise du maître de Moscou, cette fiction est nourrie de nombreux éléments réalistes et factuels de l’histoire récente de la Russie, offrant une plongée vertigineuse dans les coulisses du pouvoir entre rails de cocaïne et rachats d’entreprise d’État, mémoire communiste et fantasmes de restauration tsariste. La plume acérée du politiste italien nous invite à entendre le monologue intérieur d’un consigliere du Kremlin et nous promène des palais moscovites aux zones de combat du Donbass. Hanté par Zamiatine et Limonov, ce passionnant roman pourrait bien rafler quelques prix. Gabriel Robin

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Un peu trop de pose

BLANC, SYLVAIN TESSON, Gallimard, 240 p., 20 €

Dans Blanc, Sylvain Tesson narre jour par jour sa traversée des Alpes, de Menton à Trieste, entreprise sur quatre hivers, de 2018 à 2022, aux côtés de son ami le guide de haute-montagne Daniel du Lac. Le problème de Tesson est de trop savoir qu’il est écrivain. Alors souvent, il fait des phrases et s’efforce à des descriptions poétiques des Alpes, qui côtoient parfois un douteux panthéisme, ou à des réflexions sur l’état du monde qu’on pourrait trouver dans le volet intello de la chaîne YouTube de Baptiste Marchais. Parfois, on est même franchement agacé par des maximes trop définitives et pompeuses pour ce qu’elles ont de banales. C’est dommage. Car quand Tesson oublie qu’il est publié chez Gallimard, quand il retrouve une plume sèche et précise, comme un claquement de carabine, il touche terriblement juste. Ce prédicateur et pratiquant infatigable de l’aventure sait la rendre dans sa pureté et sa profondeur, sait en démontrer la nécessité pour nos corps et âmes fatigués du monde d’après. Souhaitons la simplicité brute aux pages de Sylvain Tesson, et encore beaucoup de cimes à ses jambes. Ange Appino

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