Chantal Delsol – À l'époque où les barbares se sont installés dans l'Empire romain, un certain Salvien, devenu prêtre après avoir été marié, avait écrit des choses qu'on pourrait retrouver sous la plume de nos écrivains ou de journalistes, en expliquant finalement que les siens étaient des décadents et des salauds pour avoir conquis tout le monde, et que les meilleurs étaient en fait les barbares. Au fond, vous décrivez une religion morale. Avec l’effacement du christianisme, la morale a tendance elle aussi à s'effacer puisque dans le judaïsme et le christianisme, religion et morale sont intimement liées (ce n'était pas du tout le cas chez les païens, où la morale était décrétée par les autorités politiques alors que la religion relevait des prêtres). Or, si l’on peut se passer de religion (par exemple, la Chine), tous les peuples ont besoin de morale. Notre société post-chrétienne doit donc retrouver une morale. Je pense qu’il y a chez Marx une tentative de retrouver une morale, et les wokes en sont des héritiers. Quelle morale va-t-on trouver ? On reprend la morale dont on a l’habitude, la morale chrétienne, qui dit que Dieu est une victime et que la victime est Dieu. On reconstruit donc quelque chose à partir de cet axiome, avec la passion pour l’égalité et la compassion pour la victime. Et de cette morale, on fait une religion.
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Pierre Manent – Quand on dit que « la France est de culture chrétienne », veut-on dire que la vie d’un nombre significatif de Français garde un rapport actif avec la religion chrétienne ? Ou veut-on dire que la « culture chrétienne », c’est ce qui reste du christianisme quand on a perdu la foi ? Voici en tout cas comment je vois les choses. Jusqu’aux années 60 du XXe siècle, beaucoup de Français certes n'étaient pas chrétiens, ou ne l’étaient plus, mais la religion chrétienne avait une présence palpable et active dans l’ensemble de la société française. Pourquoi ? Parce que chaque famille, chaque personne presque, avait elle-même fait l’expérience d’un certain rapport au christianisme. Exemple classique : le père était franc-maçon ou socialiste, la mère allait à l'église, on se disputait pour savoir si l'enfant ferait sa première communion, ou pas.
Le catholicisme n'était plus une loi ou une autorité pesant comme une obligation sur la société, mais la société négociait en permanence sa relation avec la religion chrétienne, soit en adhérant, soit en se détournant ou protestant contre son influence. La religion chrétienne, en particulier catholique mais pas seulement, était si j’ose dire l’objet naturel du débat public et de la négociation sociale et familiale. Voilà ce que j’appelle un rapport actif de la société française à la religion chrétienne. Ce n’est pas simplement l’attachement aux vieilles églises, les croix au bord des routes et les expressions religieuses passées dans le langage courant ! La plupart des Français, à un moment ou à un autre, étaient en contact, ou avaient à faire ou ne pas faire quelque chose, avec la religion chrétienne. Aujourd'hui, et c'est le grand changement, de plus en plus de Français peuvent passer toute leur vie sans rencontrer cette question de leur rapport à la religion chrétienne. Le terme de déchristianisation est beaucoup trop abstrait. Il s’agit plutôt d’une apostasie. [...]