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Qui veut la peau d’Alexandre Douguine ?

La fille d’Alexandre Douguine est morte, dans la nuit de samedi 20 à dimanche 21 août, dans l’explosion du véhicule qu’elle conduisait dans les environs de Moscou. Une bombe placée dans le véhicule a tué la jeune femme sur le coup. Une enquête pour « homicide » a été ouverte pour tenter d’identifier les responsables de l’attentat qui visait vraisemblablement, non pas seulement Daria Douguina mais aussi son père.

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© DR

Alexandre Douguine, né à Moscou le 7 janvier 1962, est un intellectuel et théoricien politique  russe, fondateur en 1993 du Parti national bolchévique (PNB). Entre les années Elstine et le premier mandat présidentiel de Vladimir Poutine, les « nazbols » ont exercé une influence certaine sur la politique et surtout la jeunesse russe, sous la conduite de l’écrivain Edouard Limonov. Bien que le PNB ne parvienne jamais à rassembler plus de quelques dizaines de milliers d’adhérents, il est devenu, emmené par le charismatique et excentrique Limonov, l’un des pôles de l’opposition intellectuelle à Vladimir Poutine en Russie, jusqu’à ce que le parti éclate en 2006, suscitant de violents affrontements entre pro-Douguine et pro-Limonov. Dès lors, Douguine se consacre au deuxième parti qu’il a fondé, en 2002, le Parti Eurasie, resté plus fidèle que le PNB à la doctrine eurasiste prôné par l’intellectuel moscovite, résumée dans ses nombreux ouvrages, ainsi que sur le site du mouvement: « La voie suivie par l’occident est destructrice pour lui et pour tous ceux qui tentent de la suivre. Le même occident attend d’être sauvé. Sa civilisation est spirituellement vide, fausse et monstrueuse. Derrière la prospérité économique se cache une dégradation spirituelle totale. Nous n’avons pas besoin de prospérité en échange de la perte de notre humanité. Si l’occident persiste sur cette voie, laissons-le sombrer dans l’abîme ».

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Douguine, à travers l’eurasisme, propose une sorte de redécoupage idéologique du monde qui emprunte à la fois au philosophe allemand Carl Schmitt, au géographe britannique Harold McKinder et à la tradition panslave russe. De Schmitt, Douguine retient ce principe, énoncé dans le Nomos de la terre : « Au commencement de l’histoire de tout peuple devenu sédentaire, de toute communauté et de tout empire se trouve sous une forme ou une autre l’événement constitutif d’une prise de terres. [D’elle] dérivent tous les rapports ultérieurs de possession et de propriété ». Dès lors et à partir de ce principe, Douguine élabore l’opposition entre les « peuples de la mer », nations occidentales et marchandes qui s’opposent aux « peuples de la terre », les civilisations sédentaires et continentales héritières d’une culture enracinée et par nature opposée au « mondialisme », paravent de l’impérialisme américain. De MacKinder, Douguine retient la théorie du heartland, le bloc eurasiatique, pièce maîtresse de la géographie mondiale, avec en son centre la Russie. Ces deux sources idéologiques irriguent son néo-panslavisme et l’idée que la Russie constitue un rempart civilisationnel naturel face au déclin spirituel et aux appétits impérialistes de l’occident matérialiste. Cette conception des choses l’amène à justifier un autre impérialisme, russe celui-là, naturellement opposé à l’influence occidentale. Ce faisant, Douguine réinitialise la vieille doctrine panslaviste qui postule l’unité des peuples slaves, doctrine qui prend racine dans les écrits du croate Juraj Križani? au XVIIe siècle, puis du philosophe russe Nikolaï Danilevski ou de Dostoïevski au XIXe siècle.

La doctrine panslaviste a servi de fondement doctrinal à l’expansionnisme russe, des guerres des Balkans au XIXe siècle contre l’empire ottoman jusqu’à l’impérialisme soviétique au XXe. Les théories d’Alexandre Douguine trouvent leur place au début du XXIe pour justifier la politique menée par Vladimir Poutine, au nom de la restauration de l’influence russe, en particulier auprès des autres peuples slaves et dans les marges de l’ancien empire soviétique. « À nos yeux, Poutine est partisan d’une politique de puissance étatiste, un patriote incarnant une autorité verticale, un chrétien orthodoxe, fidèle aux racines spirituelles russes mais aussi fidèle aux autres confessions et traditions eurasiennes. Poutine est pour nous celui qui sauvera le pays du séparatisme et du désordre », proclame la conférence politique du mouvement pan-russe Eurasie le 1er mars 2002. Vingt ans après cette proclamation, Alexandre Douguine s’affirme toujours comme un fervent soutien de la politique de Poutine, et en particulier de l’opération militaire déclenchée en Ukraine le 24 février. C’est ce soutien qui a sans doute coûté la vie à sa fille, Daria Douguine, journaliste alignée sur les thèses de son père. Il est fort probable en effet que l’attentat qui lui a coûté la vie ait visé aussi son père mais la question qui reste en suspens est celle des commanditaires.

Pour autant, on peut se demander quel intérêt les Ukrainiens trouveraient à perpétrer sur le sol russe un acte terroriste qui pourrait leur aliéner le soutien occidental et provoquer en retour de nouvelles frappes russes meurtrières

Immédiatement après l’annonce de la mort de Daria Douguine, le président de la république autoproclamée de Donetsk, Denis Pouchiline, a fustigé sur Telegram d’« abjectes crapules », accusant directement des « terroristes du régime ukrainien ». Sur le même réseau, la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, a estimé que « si la piste ukrainienne se confirm[ait] (…), il s’agira[it] de la politique du terrorisme d’État mise en place par le régime de Kiev ». Pour autant, on peut se demander quel intérêt – hormis la satisfaction très symbolique d’avoir éliminé le théoricien de l’eurasisme et l’un des plus éminents soutiens intellectuels russes à l’invasion de l’Ukraine – les Ukrainiens trouveraient à perpétrer sur le sol russe un acte terroriste qui pourrait leur aliéner le soutien occidental et provoquer en retour de nouvelles frappes russes meurtrières sur Kiev ou d’autres villes du pays.

Ilya Ponomarev, opposant russe en exil à Kiev depuis 2016, a livré une autre version dans le journal britannique The Guardian : « Cette action, comme beaucoup d’autres menées par des partisans sur le territoire russe au cours des derniers mois, est le fait de l’Armée Républicaine Nationale [National Republican Army (NRA), dans le texte]. Un événement déterminant a eu lieu à Moscou la nuit dernière. Cette attaque ouvre un nouveau chapitre de la résistance russe. Un nouveau – et pas le dernier », a proclamé Ponomarev, citant, dans son bulletin d’information, une sorte de manifeste supposément rédigé par le même groupe d’opposition : « Nous déclarons le président Poutine usurpateur et criminel de guerre, ayant modifié la constitution, déclenché une guerre fratricide entre peuples slaves et envoyé des soldats russes vers une mort certaine et insensée. Pauvreté et cercueils pour les uns, palais pour les autres – l’essence de sa politique. Nous croyons que les gens privés de droits ont le droit de se rebeller contre les tyrans. Poutine sera déposé et détruit par nous ! » Le supposé manifeste désigne d’autres cibles – hommes d’affaire corrompus, serviteurs et structures du pouvoir – tout en promettant de ne pas viser de cibles civiles. Daria Douguine y est apparement décrite comme une cible légitime, loyale soutien de son père qui a justifié la guerre et les massacres en Ukraine. « Elle était une voix appelant à la violence et au meurtre », proclame encore le « manifeste » cité par Ponomarev.

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The Guardian ne confirme bien sûr aucunement les fait rapportés par l’opposant en exil sur sa chaîne d’information mais si l’on considère qu’Alexandre Douguine, que beaucoup de médias français présentent à tort comme l’éminence grise de Vladimir Poutine, voire son « guide spirituel », n’avait pas de rôle officiel et ne bénéficiait de fait d’aucune protection policière, cela signifie que l’idéologue et sa fille constituaient des cibles à la portée d’un groupe d’opposition souhaitant frapper un symbole. C’est le cas avec Daria Douguine dont l’assassinat peut être le signe annonciateur d’une escalade dangereuse au sein même de la société russe. Sans qu’il soit évidemment possible de formuler autre chose que des hypothèses à ce stade, sa mort est un événement qui aura certainement de lourdes et rapides répercussions dans et hors de la Russie.

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