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« L’Islam contre la modernité » de Ferghane Azihari : bilan terminal
Dans sa pièce Nathan le Sage (1779), Lessing développe une parabole empruntée à Boccace : un riche Oriental avait un anneau d’une valeur inestimable, possédant la vertu de rendre son possesseur agréable à Dieu et aux hommes. Il avait promis de le léguer, avec son héritage, à son fils préféré. Mais ne sachant quel fils choisir, il commanda à un artisan deux copies de la bague absolument identiques à l’originale et en donna une à chacun. À sa mort, tous trois prétendirent posséder l’anneau authentique, mais aucun ne fut capable de le prouver – tout comme les trois religions abrahamiques se disputent l’héritage de la vraie foi. Les frères portèrent alors leur querelle devant un juge, qui trancha le différend : en vertu du pouvoir de la bague, l’homme le plus agréable à Dieu et aux autres serait reconnu comme l’héritier légitime. Et le juge d’ajouter : « La vraie bague s’est sans doute perdue. » En d’autres termes, aucune religion n’est en mesure de prouver son authenticité car son origine s’est perdue. Dès lors, la religion la plus authentique est celle qui apporte à l’humanité les plus grands bienfaits – selon l’adage biblique « On reconnaît l’arbre à ses fruits » (Matthieu, 7, 16). Pour le philosophe des Lumières, aucune religion ne détient la vérité, puisque la vérité n’excède pas le cercle de la rationalité humaine ; mais aucune, pourtant, ne cessera de prétendre à l’hégémonie. Pour mettre un terme aux conflits qui déchirent l’Europe depuis 250 ans, Lessing propose une solution : autoriser chaque religion à se croire héritière de la vérité, tout en mettant chacune au défi de prouver leur supériorité par ses effets sur les hommes et les sociétés. [...]
« Against the Machine » : retrouver notre humanité
Paul Kingsnorth est un personnage singulier. Militant écologiste britannique converti au christianisme orthodoxe, jadis engagé avec EarthAction, Greenpeace et le journal The Ecologist, il est également un intellectuel puissant, critique de la modernité technologique et philosophique. Son essai Against the Machine, paru à la fin de 2025, a fait parler partout dans l’Anglosphère pour la qualité de sa dissection de l’aliénation moderne, autant sur le plan moral que technique. [...]
Frédéric Le Play : guide pour une cité prospère
Qui connaît encore Frédéric Le Play ? Maillon essentiel dans l’histoire des droites faisant la jonction entre les penseurs contre-révolutionnaires et le maurrassisme, redécouvert à partir des années 1990 par Emmanuel Todd qui s’en inspira pour élaborer ses théories sur les systèmes familiaux, l’ingénieur normand reste hélas un obscur inconnu pour nos contemporains, la faute peut-être à des études savantes un peu rebutantes de prime abord, la faute surtout à des idées catholiques et conservatrices qui ne pouvaient que le condamner aux yeux de nos éducateurs. Comme souvent, la lumière devait venir des marges, et l’on remercie La Délégation des siècles pour cette réédition des Principes politiques pour la France, synthèse des idées leplaysiennes réalisée en 1941 qui constitue une excellente porte d’entrée dans son œuvre. [...]
L’intelligence artificielle décryptée
Encore un livre sur l’« intelligence artificielle » ? Le sujet est à la mode, et il peut donner l’impression de tourner en rond. Néanmoins, l’ouvrage collectif Vocabulaire critique de l’intelligence artificielle a quelques atouts qui le rendent utile parmi tant de publications. Sous la direction de Thierry Ménissier, professeur de philosophie politique à Grenoble et ancien responsable de la chaire interdisciplinaire éthique & IA, il regroupe 34 entrées, écrites par divers chercheurs, doctorants ou professeurs. Les contributions sont bien sûr inégales, mais la variété de leurs points de vue comme de leurs options éthiques et politiques donne un aperçu intéressant des positions sur ce sujet aussi brûlant que complexe. [...]
Dany-Robert Dufour : cinquante nuances de Sade
Dans deux grands livres jumeaux (Le Divin marché, Denoël, 2007 ; La Cité perverse, Denoël, 2009), Dany-Robert Dufour plongeait aux racines du capitalisme pour y découvrir l’influence secrète de deux écrivains scandaleux, l’Homme-diable (Man-devil) pour qui les « vices privés font la vertu publique », Bernard Mandeville (1670-1733) et le marquis de Sade, qu’on ne présente plus. Depuis quelques livres – dont l’étonnant Le Dr Mabuse et ses doubles. L’Art d’abuser autrui (Actes Sud, 2021) sur le sadisme des maîtres –, c’est l’auteur de La Philosophie dans le boudoir qui tient la corde, tant l’époque plus que sadienne est sadique. [...]
Chantal Delsol : la chute de l’empire occidental
En quoi l’Occident moderne est-il un empire à la manière de Rome ?

Ce qui caractérise un empire, c’est qu’il n’accepte aucune limite, ni dans l’espace ni dans le temps. Dans l’espace tout est à lui, pour aujourd’hui ou pour demain. Dans le temps, il revendique l’immortalité. Si l’on veut il y a là une forme de provincialisme qui dit : ma particularité, c’est le tout. L’Empire romain voulait le monde entier, celui de son temps qui était le monde méditerranéen ; et il avait été prédit à Romulus que Rome durerait toujours, ce que les Romains ont longtemps cru. Les Occidentaux sont dans le même état d’esprit. Ils ont conquis par la force de la conquête une bonne partie du monde, puis par la culture l’espace entier du monde (aucune terre qui ne soit pas occidentalisée par nos apports originels) ; et encore dernièrement ils se croyaient immortels, si l’on se reporte par exemple à Fukuyama (la démocratie est le régime de la fin de l’histoire). On pourrait en dire tout autant, par exemple, de l’ex-empire soviétique ou de l’empire russe, qui se voient chargés l’un et l’autre d’une mission totale spatiale et temporelle, pour des raisons différentes dans les deux cas. [...]
Finkielkraut passe à la question
Les mots sont l’outil avec lequel travaillent ces artisans de la pensée qu’on appelle les philosophes, pour appréhender le monde. Tâche difficile et périlleuse qui, quand elle est mal exécutée, ajoute du malheur au monde selon la maxime camusienne. Alain Finkielkraut semble habité par cette leçon. Plutôt qu’à l’élaboration de pompeux systèmes ou l’annonce de prophéties qui se révèleront fausses, sa geste philosophique, plus modeste, plus scrupuleuse, et par-là plus précieuse, consiste à rendre compte, avec le plus de précisions possibles, selon les infinies variétés offertes par cette langue française qu’il chérit tant et manie si bien, de la comédie humaine. Penser, il ne peut le faire sans s’appuyer sur la foule de textes et d’auteurs qu’il a rencontrés chemin faisant ; autant de compagnons de route qui lui permettent d’accéder au monde, et qu’il cite abondamment pour leur dire toute sa reconnaissance d’avoir si bien su formuler les choses. On le sait trop bien, cette manière de philosopher, Finkielkraut l’a mise au service de la culture, au sens le plus large du terme, pour la défendre avec une extrême délicatesse face à tous les assauts qui lui sont lancés. La langue au service de la langue. [...]
Féminisme : splendeur de l’interdépendance
Un nouveau courant féministe conservateur se lève dans l’Anglosphère depuis quelques années, avec des figures comme Louise Perry ou Mary Harrington. Elles partagent une critique aiguisée du libéralisme et de l’indifférenciation des sexes, dont les femmes seraient les principales perdantes, contrairement aux idées reçues. Leah Libresco Sargeant, autrice américaine derrière le Substack Other Feminisms, s’inscrit dans cette tendance avec l’essai The Dignity of Dependence, qui remet en cause l’un des mythes centraux de l’époque : l’autonomie individuelle. [...]

L’Incorrect

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