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Louis de Bonald, le premier conservateur
Parmi les figures de la pensée conservatrice, Louis de Bonald (1754-1840) était assurément un grand oublié des travaux universitaires. Flavien Bertran de Balanda y pallie avec succès en publiant cette très complète biographie politique et intellectuelle du vicomte, qui tire avantage de l’exposé chronologique pour présenter le paradigme du penseur au fil de ses évolutions, précisions et inflexions, lui que l’on résume trop souvent à un système anti-individualiste brutal, écrasant et anachronique. Cet exposé par la carrière est d’autant plus fondamental que le Rouergat fut acteur des bouleversements sans commune mesure d’une époque qui, par le souffle enivrant de la raison, détruisit ou érigea un demi-siècle durant, selon ses humeurs. [...]
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Élargir le cercle de la raison
Le dernier ouvrage de Steven Pinker, professeur de psychologie à l’université Harvard, certes eudémoniste de gauche, est une très belle et utile somme consacrée à la « capacité humaine d’utiliser des connaissances pour atteindre ses objectifs ». Pinker fait de la raison le moteur du progrès matériel et moral de l’humanité. Deux moyens sont à notre disposition pour améliorer cette capacité. Le premier consiste à acquérir individuellement des connaissances sur les nombreux biais et erreurs qui entachent nos raisonnements : erreurs de logique, croyances erronées, mauvaise utilisation des statistiques, trop grande confiance dans nos intuitions, confusion entre corrélation et causalité. C’est l’objet principal du livre que de les porter à notre connaissance, et c’est fait d’une manière claire, très riche, pédagogique. Le propos est direct et clair, émaillé d’exemples concrets et d’histoires drôles. Tout cela devrait être appris à l’école, comme le souligne l’auteur, « les outils de la logique, des probabilités et de l’inférence causale traversent tout type de connaissance humaine : la rationalité devrait être le quatrième pilier essentiel [des programmes scolaires], avec la lecture, l’écriture et l’arithmétique ». [...]
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Les wokes sont-ils racistes ?

En quelques mois, le wokisme sera devenu le thème principal des essais parus ou à paraître. Traductions et remâchages ridicules de travaux américains d’un côté, analyses un poil répétitives des ressorts du logiciel woke de l’autre : partisans et opposants, c’est tout l’appareil éditorial français qui s’est mis en branle d’un même mouvement, quand bien même beaucoup se demandaient s’il s’agissait d’un sujet politique véritable, et si l’on ne participait pas, par le seul fait d’en parler, à le légitimer. Tous les jours, l’actualité politique et sociale se charge de répondre : praxis plus que philosophie, le wokisme est un réflexe, une exhortation qui se répand comme une traînée de poudre.

Et c’est pour dresser quelques digues encore contre cette marée furieuse, du moins contre sa vague raciale, que s’élèvent Pierre-André Taguieff et Drieu Godefridi, certes dans des styles tout à fait différents et pour ainsi dire archétypaux, puisque le premier adopte une approche classiquement universitaire, c’est-à-dire lente, précise et ultra-référencée, avec un précieux travail de définitions, quand le second choisit l’analyse brève et anglée sur le mode disqualifiant. [...]

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L’État de droit : du concept au bric-à-brac
Dans son essai au style incisif et polémique, Ghislain Benhessa déplace habilement la focale au fil de sa démonstration, jonglant entre théorie juridique et applications institutionnelles, pour finalement brosser un tableau exhaustif d’un concept aussi nébuleux qu’usité : l’État de droit. L’auteur débute son propos par une généalogie de la notion, depuis ses racines philosophiques anglo- saxonnes jusqu’à la théorisation du Rechtsstaat, au début du siècle dernier, par  une cohorte de juristes d’outre-Rhin. Il s’agit alors d’établir une pyramide normative, un « modèle géométrique ». Projet positiviste, l’État de droit tend vers une perfection formelle : il est axiologiquement « neutre, sans idéologie ni valeurs en bandoulière, si ce n’est celle de conditionner l’adoption des règles au respect des procédures et des contrôles juridictionnels. Il est une pure forme qui se dresse par-delà le bien et le mal ». Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’État de droit passe de la phase formelle au stade matériel, notamment sous l’impulsion d’un Habermas soucieux de démanteler les États-nations européens afin d’exorciser les démons de son Allemagne. [...]
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Honneur et fidélité
« Vous ne vous battez pas seulement pour la religion, mais pour des montagnes et des arbres ». Ainsi parle, stupéfait, en 1704 le baron d’Aigaliers au chef des camisards Rolland, car le rebelle préfère mourir plutôt que de quitter son sol natal. Cet ultime acte d’héroïsme avant la répression qui s’abat sur les Cévennes pose cette question : pourquoi des hommes combattent-ils jusqu’au bout ? Vingt-cinq historiens et journalistes tentent de répondre à cette interrogation dans Le Dernier carré. En effet, la fidélité, le devoir et l’honneur ont porté les hommes vers des sommets d’abnégation, des champs de bataille de Thermopyles en 480 avant JC aux ruines de Kobané en 2014. [...]
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Jacques Carbou : « Raymond Ruyer préfigure la pensée antimoderne et conservatrice »

Vous avez été l’élève de Raymond Ruyer. Pouvez-vous revenir sur cette époque et sur la personnalité du philosophe qui semble loin de l’image austère qu’on lui donne parfois ?

Ruyer fut pour moi un professeur exceptionnel. Il impressionnait par l’étendue de ses connaissances aussi bien philosophiques que scientifiques et économiques, en histoire, littérature, musique et peinture. Il avait un sens de l’humour très développé et pouvait citer un conte d’Alphonse Allais dans ses cours. Il riait de bon cœur et ne se prenait pas au sérieux. Il écoutait les étudiants et les mettait à l’aise : « Vous pouvez parler de vos goûts inavouables pour le roman policier, la littérature à l’eau de rose ou la chanson populaire » ; il ne pontifiait pas ; il était malicieux mais toujours bienveillant. Il enveloppait dans un même mépris les lieux communs traditionnels et les idées en vogue.

Lire aussi : Raymond Ruyer : extralucide

Vers les années 1965 la vague structuraliste commença à envahir le monde intellectuel français avec Althusser, Barthes, Foucault, Lacan, etc. La linguistique et la psychanalyse lacanienne étaient perçues, par certains, comme les modèles des sciences humaines avec la sociologie de Bourdieu qui commençait à sévir auprès des étudiants (Les Héritiers et La Reproduction). On parlait sur le campus d’Henri Lefebvre, professeur à Nanterre, et de Marcuse que peu avaient lu. À quelqu’un qui lui assurait que cela serait passager, il répondit : « Détrompez-vous, nous en avons pour trente ans. Pendant trente ans nous entendrons répéter que, désormais, nul n’aura de l’esprit que nous (les structuralistes) et nos amis ». Bref, l’époque jargonnait. Chez Ruyer, la philosophie est science et non l’abus d’un langage conçu pour cet abus même, c’est sans doute aussi pour cela qu’il a été ignoré du grand public. Il développait une pensée subtile, hors normes, qui nécessite une attention soutenue mais qui reste toujours claire.

Le discours social de Raymond Ruyer est sans doute la partie la moins connue de son œuvre, qui a été occultée par le succès de sa fameuse Gnose de Princeton. Pourtant comme vous l’expliquez dans votre livre, ces deux aspects sont en réalité travaillés par les mêmes grands axes dialectiques. Pouvez-vous revenir dessus ?

Sa critique sociale est reliée, à mon avis, à sa philosophie par la théorie des valeurs que l’on trouve dans deux ouvrages sur le thème des valeurs publiés en 1948 et 1952. Il pensait que nous sommes « appelés » par les valeurs qui existent hors de nous et que nous les incarnons : le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid. Une lecture superficielle de Nietzsche (que Ruyer n’appréciait pas beaucoup) avait promu l’idée de renversement des valeurs. Certains artistes, mais peut-on encore parler d’artistes, déclaraient que le laid était plus intéressant que le beau. Ruyer était résolument opposé au relativisme qui semble devenu la doxa du monde actuel, du moins en Occident. [...]

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Éditorial essais de janvier : Combien de royaumes nous ignorent ?

« Combien de royaumes nous ignorent », écrivait Pascal, et combien de royaumes ignorons-nous en retour ? C’est un fait, la conscience humaine en même temps qu’elle nous permet de nous surplomber nous-même, et par là nous offre d’accéder à l’altérité, nous oblige aussi à un point focal, si bien que nous ne pouvons voir que ce que nous voulons voir ; c’est-à-dire que pour voir et pour comprendre, il faut que nous ayons choisi en amont ce que nous voulons voir et ce que nous voulons comprendre. Conséquemment, puisque nous sommes, en ce monde, ainsi défaits que la gratuité nous motive moins que ce à quoi nous portons intérêt, nos perceptions se superposent immédiatement à nos a priori pour fabriquer ensemble nos représentations que seul le réel sensible, puisqu’il est ici question de l’en-bas, dans sa forme la plus pure, quand il devient hostile, par la douleur, par la tristesse, peut contrarier.…

Raymond Ruyer : extralucide

De prime abord il peut sembler étrange de consacrer un livre à l’aspect social de l’œuvre de Raymond Ruyer. Si le philosophe d’origine vosgienne a laissé quelque trace dans les livres de philosophie, c’est d’abord pour sa contribution à une pensée « finaliste » qui s’appuya à la fois sur les découvertes de son temps (physique quantique) et sur une sorte de « théologie naturelle » tâchant de concilier la science et la métaphysique. Une œuvre presque extralucide qui fut le produit d’un esprit incroyablement profus, malheureusement un peu oubliée, et qui culmina dans la Gnose de Princeton, véritable somme où Ruyer fait revivre certains préceptes de la tradition à l’aune des théories expérimentales de Max Planck et consorts.

Lire aussi : Jacques Carbou : « Raymond Ruyer préfigure la pensée antimoderne et conservatrice »

On connaît moins Raymond Ruyer pour son œuvre tardive, principalement composée dans le sillage des évènements de 1968 et élaborée autour d’une « critique sociale » qui s’en prend déjà aux nouveaux fétiches de ce qu’on allait appeler le « post-moderne ». Tel un Raymond Aron, qui publia son Éloge de la société de consommation, Ruyer se propose de penser le monde à rebours des idées qui font alors florès dans le gotha – à rebours de Deleuze ou Derrida qui déstructurent à tout va et détricotent soigneusement le legs philosophique occidental. [...]

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