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En quelques mois, le wokisme sera devenu le thème principal des essais parus ou à paraître. Traductions et remâchages ridicules de travaux américains d’un côté, analyses un poil répétitives des ressorts du logiciel woke de l’autre : partisans et opposants, c’est tout l’appareil éditorial français qui s’est mis en branle d’un même mouvement, quand bien même beaucoup se demandaient s’il s’agissait d’un sujet politique véritable, et si l’on ne participait pas, par le seul fait d’en parler, à le légitimer. Tous les jours, l’actualité politique et sociale se charge de répondre : praxis plus que philosophie, le wokisme est un réflexe, une exhortation qui se répand comme une traînée de poudre.
Et c’est pour dresser quelques digues encore contre cette marée furieuse, du moins contre sa vague raciale, que s’élèvent Pierre-André Taguieff et Drieu Godefridi, certes dans des styles tout à fait différents et pour ainsi dire archétypaux, puisque le premier adopte une approche classiquement universitaire, c’est-à-dire lente, précise et ultra-référencée, avec un précieux travail de définitions, quand le second choisit l’analyse brève et anglée sur le mode disqualifiant. [...]
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Vous avez été l’élève de Raymond Ruyer. Pouvez-vous revenir sur cette époque et sur la personnalité du philosophe qui semble loin de l’image austère qu’on lui donne parfois ?
Ruyer fut pour moi un professeur exceptionnel. Il impressionnait par l’étendue de ses connaissances aussi bien philosophiques que scientifiques et économiques, en histoire, littérature, musique et peinture. Il avait un sens de l’humour très développé et pouvait citer un conte d’Alphonse Allais dans ses cours. Il riait de bon cœur et ne se prenait pas au sérieux. Il écoutait les étudiants et les mettait à l’aise : « Vous pouvez parler de vos goûts inavouables pour le roman policier, la littérature à l’eau de rose ou la chanson populaire » ; il ne pontifiait pas ; il était malicieux mais toujours bienveillant. Il enveloppait dans un même mépris les lieux communs traditionnels et les idées en vogue.
Lire aussi : Raymond Ruyer : extralucide
Vers les années 1965 la vague structuraliste commença à envahir le monde intellectuel français avec Althusser, Barthes, Foucault, Lacan, etc. La linguistique et la psychanalyse lacanienne étaient perçues, par certains, comme les modèles des sciences humaines avec la sociologie de Bourdieu qui commençait à sévir auprès des étudiants (Les Héritiers et La Reproduction). On parlait sur le campus d’Henri Lefebvre, professeur à Nanterre, et de Marcuse que peu avaient lu. À quelqu’un qui lui assurait que cela serait passager, il répondit : « Détrompez-vous, nous en avons pour trente ans. Pendant trente ans nous entendrons répéter que, désormais, nul n’aura de l’esprit que nous (les structuralistes) et nos amis ». Bref, l’époque jargonnait. Chez Ruyer, la philosophie est science et non l’abus d’un langage conçu pour cet abus même, c’est sans doute aussi pour cela qu’il a été ignoré du grand public. Il développait une pensée subtile, hors normes, qui nécessite une attention soutenue mais qui reste toujours claire.
Le discours social de Raymond Ruyer est sans doute la partie la moins connue de son œuvre, qui a été occultée par le succès de sa fameuse Gnose de Princeton. Pourtant comme vous l’expliquez dans votre livre, ces deux aspects sont en réalité travaillés par les mêmes grands axes dialectiques. Pouvez-vous revenir dessus ?
Sa critique sociale est reliée, à mon avis, à sa philosophie par la théorie des valeurs que l’on trouve dans deux ouvrages sur le thème des valeurs publiés en 1948 et 1952. Il pensait que nous sommes « appelés » par les valeurs qui existent hors de nous et que nous les incarnons : le vrai et le faux, le bien et le mal, le beau et le laid. Une lecture superficielle de Nietzsche (que Ruyer n’appréciait pas beaucoup) avait promu l’idée de renversement des valeurs. Certains artistes, mais peut-on encore parler d’artistes, déclaraient que le laid était plus intéressant que le beau. Ruyer était résolument opposé au relativisme qui semble devenu la doxa du monde actuel, du moins en Occident. [...]
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« Combien de royaumes nous ignorent », écrivait Pascal, et combien de royaumes ignorons-nous en retour ? C’est un fait, la conscience humaine en même temps qu’elle nous permet de nous surplomber nous-même, et par là nous offre d’accéder à l’altérité, nous oblige aussi à un point focal, si bien que nous ne pouvons voir que ce que nous voulons voir ; c’est-à-dire que pour voir et pour comprendre, il faut que nous ayons choisi en amont ce que nous voulons voir et ce que nous voulons comprendre. Conséquemment, puisque nous sommes, en ce monde, ainsi défaits que la gratuité nous motive moins que ce à quoi nous portons intérêt, nos perceptions se superposent immédiatement à nos a priori pour fabriquer ensemble nos représentations que seul le réel sensible, puisqu’il est ici question de l’en-bas, dans sa forme la plus pure, quand il devient hostile, par la douleur, par la tristesse, peut contrarier.…

De prime abord il peut sembler étrange de consacrer un livre à l’aspect social de l’œuvre de Raymond Ruyer. Si le philosophe d’origine vosgienne a laissé quelque trace dans les livres de philosophie, c’est d’abord pour sa contribution à une pensée « finaliste » qui s’appuya à la fois sur les découvertes de son temps (physique quantique) et sur une sorte de « théologie naturelle » tâchant de concilier la science et la métaphysique. Une œuvre presque extralucide qui fut le produit d’un esprit incroyablement profus, malheureusement un peu oubliée, et qui culmina dans la Gnose de Princeton, véritable somme où Ruyer fait revivre certains préceptes de la tradition à l’aune des théories expérimentales de Max Planck et consorts.
Lire aussi : Jacques Carbou : « Raymond Ruyer préfigure la pensée antimoderne et conservatrice »
On connaît moins Raymond Ruyer pour son œuvre tardive, principalement composée dans le sillage des évènements de 1968 et élaborée autour d’une « critique sociale » qui s’en prend déjà aux nouveaux fétiches de ce qu’on allait appeler le « post-moderne ». Tel un Raymond Aron, qui publia son Éloge de la société de consommation, Ruyer se propose de penser le monde à rebours des idées qui font alors florès dans le gotha – à rebours de Deleuze ou Derrida qui déstructurent à tout va et détricotent soigneusement le legs philosophique occidental. [...]
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