
Société


La boucherie traditionnelle est-elle un métier d’avenir ?
Oui ! La boucherie traditionnelle est un métier en pleine renaissance actuellement. On a souffert pendant longtemps d’une sale image, voulant que le gars qui ne pouvait pas faire grand-chose à l’école finisse par être recasé en boucherie. Mais ça, c’est de l’histoire ancienne. C’était il y a une, voire deux, générations qu’on raisonnait de la sorte. Il suffit d’aller faire un tour dans les CFA pour s’apercevoir que ça a largement évolué. Les CFA sont pleins et on y trouve énormément d’apprentis qui sont des gens en reconversion professionnelle. J’en suis d’ailleurs l’exemple type. Je me destinais plutôt à travailler dans la banque : j’ai fait des études en école de commerce. Par le plus grand des hasards, j’ai atterri dans un groupe industriel lié à l’univers de la boucherie. Je m’occupais des appels d’offres, des cahiers des charges, etc. Rien de très sexy. Je ne connaissais pas du tout cet univers, mes parents étant pharmaciens. C’est en discutant avec l’un de nos clients qui m’a parlé d’un tripier à reprendre que la curiosité m’a piqué et que j’ai pris ce chemin. J’ai dû tout apprendre, me former, et je ne le regrette pas car j’exerce un métier passionnant. D’ailleurs, tous mes confrères du même âge sont dans ce cas, ils font ces métiers par passion. C’est convivial, on ne s’ennuie pas comme derrière un bureau. La réussite a été au rendez-vous, j’ai des loges de marché et je fournis une cinquantaine de restaurants à Toulouse.
Vous n’êtes d’ailleurs pas strictement boucher, mais tripier. Quelles sont les différences entre ces deux métiers ?
Il n’y a pas de diplôme spécifique de tripier et la plupart d’entre eux sont plutôt des traiteurs. Nous, tripiers, ne travaillons que les abats, ou, comme on les nomme, même si je n’aime pas trop cette expression, les cinquièmes parties. Nous sommes un peu les derniers des Mohicans d’un très vieux métier dont les origines remontent au XIIe siècle. À l’époque, quand les bêtes étaient abattues, ils ne vendaient que la carcasse, et les viscères étaient récupérées par les ouvriers de l’abattoir. C’est ainsi qu’ils étaient rémunérés. Ils reprenaient toutes les parties intérieures de la bête, y compris, c’est moins connu, les onglets et les hampes. Tout cela relève de la coutume mais n’est pas, à ma connaissance, encadré par la loi. Je n’appartiens d’ailleurs pas à la Confédération des Tripiers de France, je suis indépendant de caractère. Le métier de tripier a de nombreux points communs avec celui des poissonniers car nous travaillons des produits fragiles, sensibles et qui ne se conservent pas longtemps. L’hygiène est essentielle, de même que la fraîcheur des produits. Je suis deux jours par semaine à l’abattoir. [...]

Depuis ses origines, le libéralisme est pensé comme technique de neutralisation des conflits qui vise avant tout à la cohabitation pacifique d’individus n’ayant pas les mêmes opinions – il naît de fait avec la Réforme qui brisa la communauté de pensée d’alors. En politique intérieure, parmi d’autres biais, cette pacification est opérée par la privatisation des éléments polémiques et potentiellement conflictuels. L’espace public se trouve pour ainsi dire purgé de toute charge qualitative, ce que l’on observe en France avec l’extension inouïe du domaine de la laïcité.
Lire aussi : Ukraine : de la question des réfugiés et des migrants
En politique extérieure, cette pacification prend pour véhicule le « doux commerce » dont parlait Montesquieu. Pour faire court, les échanges commerciaux entre les pays favoriseraient la bonne entente politique en plus d’adoucir et de polir « les mœurs barbares », à tel point que le commerce ferait la paix. Par le libre-échange, et bientôt de la division internationale des tâches, il fallait donc que les économies nationales s’interpénètrent jusqu’à devenir interdépendantes tels les arcs d’une croisée d’ogives, au point de rendre la guerre proprement impossible sauf à accepter de détruire son économie.
Le commerce ne fait pas la paix
La guerre en Ukraine fait pourtant se retourner contre nous ce discours. D’abord parce qu’il s’avère tout simplement faux. L’Ukraine et la Russie avaient des relations commerciales très profondes dans les deux sens : pour ne citer qu’un seul chiffre, plus de 30% des exportations ukrainiennes allaient en Russie en 2011, avant l’invasion de la Crimée (chiffre depuis ramené à 5%). De même, au nom de la théorie des avantages comparatifs, l’Europe occidentale s’est mise dans la main de l’Europe de l’est et de la Russie concernant l’agriculture (près d’un quart des exportations mondiales de blé) et l’énergie (43% du gaz et 48% du pétrole importés en Europe vient de Russie). En clair, la France et plus largement l’Europe ont sacrifié en conscience – pensons au renoncement allemand pour le nucléaire – leur indépendance au « doux commerce », sacrifice qui devait théoriquement nous apporter la paix. On voit le résultat. [...]

Prégnante depuis plusieurs décennies, la question migratoire est une pomme de discorde entre les États membres. L’Allemagne a ainsi constitué l’avant-garde d’un front immigrationniste, Angela Merkel ayant déclaré le 31 août 2015 au plus fort de l’afflux de migrants : « Nous allons y arriver ». La décision fut alors saluée par Yves Pascouau, spécialiste des politiques migratoires à l’Institut Jacques Delors, dans les colonnes de La Croix qui pointait du doigt les « mauvais élèves de l’Europe » : « Quand la Pologne dépose son recours devant la Cour de justice de l’UE, elle refuse la remise en cause de l’« homogénéité ethnique » de son territoire. C’est à ce moment-là qu’on a réalisé que les pays d’Europe centrale et orientale ne connaissaient pas le multiculturalisme. Que leur refus de l’immigration avait été d’autant plus important qu’ils sont des pays d’émigration, qui se vident de leur population ».
La Pologne est d’ailleurs depuis lors dans le collimateur des instances européennes, de la même manière que la Hongrie.…



Comme le politologue Jérôme Fourquet (La France sous nos yeux, Seuil) l’a souligné, l’évolution de notre rapport à la viande illustre, avec d’autres marqueurs, la sortie en cours de la matrice anthropologique catholique. Elle se conjugue avec une montée de l’animalisme et une sortie de la ruralité, elle-même étudiée par Patrick Buisson dans La Fin d’un monde. C’est toujours avec émotion que je me replonge dans un magnifique reportage photographique paru jadis dans l’excellente revue bretonne ArMen sur l’égorgement des porcs fermiers.
Au-delà de l’évolution des mentalités françaises, on soulignera que le rapport étroit de notre humanité à la viande n’est pas un réflexe identitaire mais bien une donnée universelle. Je citerai ici pour preuve les exemples de préparations donnés dans L’Art de la braise en plein air (L’Épure, 2016), ouvrage qui ne se limite pas d’ailleurs à la seule viande. Lisez donc cette savoureuse petite exploration mondiale menée par le « Brillat-Savarin belge » que fut Raymond Buren (1932-2009), magistrat colonial au Congo et éternel amoureux du cochon. [...]

L’Incorrect
Retrouvez le magazine de ce mois ci en format
numérique ou papier selon votre préférence.

