Vous avez écrit sur les tapisseries de la Dame à la Licorne, sur Le Caravage, et maintenant vous vous attaquez à Adrian Ghenie. Comment se fait-il que la peinture soit pour vous un tel moteur d’inspiration ?
Mon premier flash, pour moi qui suis Alsacien, ça a été le retable d’Issenheim que nous allions voir à Colmar, le dimanche, quand j’étais petit. Ça m’a obsédé et, adolescent, cela m’a mené vers Van Gogh et Bacon, qui ont peint des corps décomposés ressemblant à ceux de Grünewald, lequel a justement créé son retable pour un lieu où se trouvaient des pestiférés. Ce qui m’intéresse, c’est la peinture comme exorcisme. Quand j’écrivais sur Le Caravage, je prenais parfois un train le matin seulement pour aller à Milan passer quatre heures à écrire devant un tableau. C’était un grand plaisir de mobiliser du langage sur le chromatisme. Comment dire les couleurs ? C’est la chose la plus impartageable, puisque personne ne voit le même rouge ! Et puis pour moi, Le Caravage a peint les plus beaux bustes du Christ, si bien que même si on n’est pas croyant, face à ça, on est au bord de croire. Le Caravage, c’est à la fois Dionysos et le Christ.
Comment avez-vous découvert l’œuvre d’Adrian Ghenie ?
C’était au mois d’aout 2018, il y avait une canicule et j’étais à Paris tout seul, quand j’ai reçu un coup de fil de quelqu’un qui souhaitait me commander un livre sur un peintre. J’ai répondu que je n’étais pas une librairie ! Mais mon interlocuteur m’a dit qu’il savait très bien qui j’étais, et que c’était pour cette raison qu’il souhaitait me confier l’écriture d’un livre sur Adrian Ghenie, qu’il tenait pour le plus grand peintre vivant, et dont je n’avais, pour ma part, jamais entendu parlé. Un quart d’heure plus tard, j’entrai dans son salon où il avait installé tout un ensemble de catalogues ouverts sur les œuvres de Ghenie, afin de m’accueillir et de me cueillir…
C’est une peinture qui vous assaille, qui crée de l’effraction dans le goût. Elle fait mal. Je me suis dit que j’allais en écrire le roman théorique et me demander comment on pouvait peindre depuis une telle explosivité.
Et le piège a donc fonctionné…
J’ai dit « oui » tout de suite. C’est une peinture qui vous assaille, qui crée de l’effraction dans le goût. Elle fait mal. Je me suis dit que j’allais en écrire le roman théorique et me demander comment on pouvait peindre depuis une telle explosivité. Je ne savais pas qu’il s’agissait de l’un des dix peintres les plus cotés au monde et qu’il vendait ses tableaux des millions. Comme elles sont toutes immédiatement achetées par des collectionneurs, il est ailleurs presque impossible de voir ses toiles. Il y en a une à Beaubourg, c’est la seule que j’ai pu observer directement. J’ai donc travaillé durant des mois depuis les catalogues. C’était l’époque où David Lynch venait de sortir la saison 3 de Twin Peaks, et la série est entrée en résonance avec ce que j’observais : ce monde en mutation et parcouru d’électricité, le court-circuit permettant de découvrir l’envers de humanité… Ce n’est pas tenable d’être électrocuté, mais que se passerait-il, poétiquement, si l’on pouvait vivre au sein de cette électrocution ? En musique, ça devient du punk rock ; au cinéma, David Lynch ; et en peinture, c’est ce qu’il se passe chez Adrian Ghenie.
À vous lire, il semble que la peinture de Ghenie recoupe tous les thèmes qui vous intéressent en tant qu’écrivain…
Oui, c’est une rencontre inespérée. Il y a une part de projection, bien sûr, et je ne sais pas ce qu’en pense Adrian Ghenie, qui ne parle pas français et avec qui la rencontre a été un peu ratée. On s’est vus dans son atelier à Berlin, une journée, mais le courant n’est pas passé directement avec lui, il est passé par l’art. J’ai fait d’Adrian Ghenie un personnage conceptuel pour m’interroger sur la puissance occulte qui aujourd’hui nous dévore. On a pu appeler ça le nihilisme, mais si on enlève ce mot et qu’on met tout à nu, qu’est-ce ? Le diable ? Il n’y a pas forcément besoin de mettre un mot là-dessus, mais en l’occurrence, là : c’était peint.
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Vous évoquez trois pôles de la peinture de Ghenie : Darwin, Hitler, Van Gogh. N’est-ce pas une forme dégradée de la triade baudelairienne : la science comme religion dégénérée ; Hitler comme militarisme dégénéré ; et Van Gogh comme artisteprophète, désignant encore une voie possible ?
Oui. Ghenie travaille par séries, comme beaucoup, et à la fin des années 2000, il n’a pas arrêté de peindre, dans des teintes de noir et blanc, les fantômes de l’infamie du XXe siècle. Goering et Hitler, essentiellement. Goering était peint comme celui qui, à un moment d’histoire, avait séquestré toute la peinture occidentale. Il avait un château en Allemagne où, après avoir spolié les musées et les trésors d’Europe, il rêvait de constituer son propre musée sur lequel il aurait veillé comme un vampire. Adrian Ghenie a peint une série de quatre tableaux où on voit Goering tenir des tableaux et en absorber l’énergie, alors qu’autour de lui, les toiles saignent. Il y a donc à la fois le massacre et la vitalité, tout ça dans des teintes rouges, mauves, olivâtres. C’est une période où il choisit des photogrammes du ghetto de Varsovie pour les repeindre avec des hommes et des femmes en joue.
Puis arrive une autre période, plus bizarroïde, avec des coulures, qui tourne autour de Darwin. Ghenie nous emmène vers l’envers négatif de la science. Si, chez Bacon, les choses se passaient dans la boucherie, chez Ghenie, on se trouve dans le laboratoire. Ghenie s’autoportraiture en Darwin comme un singe malade. Ce qu’on voit dans sa peinture, c’est qu’à travers la maladie et la dégénérescence, l’humanité n’arrête pas d’atteindre sa propre limite, celle d’un singe qui s’autodépasse. Et puis il y a un troisième moment, celui de Van Gogh, et à travers cette troisième polarité, il n’y a sans doute pas une rédemption, mais du moins une possibilité : la mise en folie d’un acte qui nous fait échapper à la volonté de puissance nazie comme au diagnostic de l’impasse de l’espèce. Ghenie se sert de totems, la tête d’Hitler, qu’il va déguiser en femme, la tête de Darwin, la tête de Van Gogh qu’il n’arrête pas de repeindre en la peinturlurant de manière délirante : tout ça pour dire le débordement toxique qu’est l’humanité.
Il a en tête le fait que la première fois qu’on a fait des opérations chirurgicales sur le visage, c’était pour réparer les gueules cassées de 14-18.
S’il peint des têtes-totems, Ghenie multiplie aussi les visages brouillés…
Je pense que Ghenie est un peintre qui travaille sur la fin des visages. Il a en tête le fait que la première fois qu’on a fait des opérations chirurgicales sur le visage, c’était pour réparer les gueules cassées de 14-18. Sauf que cette trouvaille est devenue un luxe bourgeois, la réparation a dégénéré et tout le monde peut désormais se refaire la bouche. La mutation, une fois qu’elle est aux mains des techniciens, trahit l’élan originel. Se joue une opposition entre les chamans et les chirurgiens.
À partir du moment où la chirurgie plastique devient une possibilité, dirait-on, cela redéfinit entièrement notre rapport au visage, si bien que même si seule une minorité y a recours, plus aucun visage n’est assuré de sa permanence…
Absolument. Ça transforme non seulement notre rapport au visage, mais tout notre rapport à l’être. La grande question occidentale, ce sur quoi on fonde notre rapport aux autres, c’est l’incarnation, et donc nos corps. Or, aujourd’hui, n’importe quel corps peut être échangeable, modifiable, marchandisable. À la fin, nous ne sommes plus que des clones. Lovecraft et Houellebecq l’avaient déjà dit, mais la peinture d’Adrian Ghenie est un autre diagnostic sarcastique. Darwin est un gourou impensé de notre monde et, après le nazisme, il continue à structurer ce que la plupart d’entre nous pensent de ce qu’est un corps. Ça m’amusait aussi d’écrire un sermon à la Bossuet pour déclarer, à partir de Ghenie : « Regardez donc nos gueules ! Regardez où on en est de l’incarnation ! » Avec mes amis Meyronnis et Rey nous citons souvent cette phrase de Lacan : « Hitler, au fond, n’était qu’un précurseur. » Et toute l’ouvre de Ghenie dit la fin de l’Histoire, la mutation généralisée comme nouvelle libido, tout ce qui relève d’un désir de mort, de se charcuter soi-même. En cela, il nous fait voir, sentir, ce qu’il en est de la présence de la destruction, de ce qu’on appelait auparavant le diable.
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Spengler affirmait que le portrait, qui relève de la théologie de l’incarnation, représentait l’art occidental par excellence.
Eh bien, je pense que la principale contribution de Ghenie à histoire de l’art, ce n’est pas simplement de déformer le portrait, c’est de nous faire voir à quel point il n’est que de la matière. Une tarte à la crème sur le visage, scène comique dont il a tiré une profondeur métaphysique, ou une opération chirurgicale, cela trahit la même chose : un moment épochal où les visages se défont et où l’on doit affronter notre propre monstruosité. Nous sommes tous devenus des mutants.
On trouve aussi, néanmoins, un versant lumineux dans sa peinture…
Oui, à travers la figure de Van Gogh. Ghenie reprend et repeint à neuf Sur la route de Tarascon, peut-être le tableau le plus fou de Van Gogh où le peintre s’auto-portraiture comme zombie, son visage est noir, carbonisé sous le soleil – on est après l’insolation. Toute histoire de l’art de Van Gogh consiste à faire ce que La Rochefoucauld nous interdit : regarder en face le soleil et la mort. Il se trouve que Bacon est obsédé par ce tableau qui a brûlé durant les bombardements alliés sur Dresde et qu’il va consacrer un an à le reprendre. Ghenie rouvre cette affaire pour poser sa propre évaluation du temps. Quand on regarde les quatre tableaux de Ghenie qui reprennent celui de Van Gogh, on est bien après l’évaluation baconienne : quelque chose de l’ordre de l’extinction est arrivé. Le tableau d’insolation de Van Gogh était devenu, sous le pinceau de Bacon, un désert, un monde brûlé par une irradiation, eh bien, avec Ghenie, on est carrément dans le noir et la seule question est de savoir comment l’on peut encore sortir du noir. Van Gogh est pour Ghenie un héros, quelqu’un qui tient debout sur un chemin ontologique où l’on s’enlise, c’est comme une expertise bio-politique de l’occident : voici nos corps !
Mais il se trouve qu’on est toujours vivants, même après Auschwitz et Hiroshima, et ce vivant ne cesse de se figurer, de se défigurer, pour le pire et le meilleur.
Et pour nous montrer nos corps, Ghenie, tout en intégrant certaines expérimentations abstraites, n’en revient pas moins à la figuration…
Quand on regarde les toiles de Ghenie, on comprend que l’abstraction n’est pas au niveau ! Il est possible qu’à un moment du temps, entre la découverte de la relativité par Einstein et la révolution quantique, seule l’abstraction ait alors été en mesure de figurer, justement, ce champ atomique. Mais il se trouve qu’on est toujours vivants, même après Auschwitz et Hiroshima, et ce vivant ne cesse de se figurer, de se défigurer, pour le pire et le meilleur. Je comprends donc que Ghenie s’obstine à vouloir dessiner et peindre des visages, fussent-ils des champignons atomiques.
Propos recueillis par Romaric Sangars





