On imagine aisément à quoi ont pu ressembler les séances de préproduction : autour de la scénariste Lucy Kirkwood (connue surtout pour son travail sur Skins, série racoleuse consacrée à la jeunesse anglaise des années 2000) les idées ont dû fuser. La pornographie, c’est un sujet en or pour une série télé, quel metteur en scène n’a pas rêvé de s’y atteler ? Pour le premier épisode, il fallait frapper fort, faire dans le graphique, mettre la barre très haute afin de donner aux spectateurs l’envie d’y retourner. Un scénariste un peu plus « connaisseur » que les autres a dû avoir cette idée lumineuse au bout de quelques minutes d’intense réflexion : « Et si on parlait du prolapsus ? » a-t-il probablement lancé à la cantonade avec un sourire en coin. Silence dans la salle. Le prolapsus ? Personne ne sait ce que c’est. L’histoire ne dit pas si notre scénariste amateur de viande crue les a convaincus avec une description ad hoc ou un tour sur Google Image, mais son idée a été retenue. Pour vous, pauvres innocents qui n’êtes pas au courant des ignominies récentes de l’industrie pornographique, sachez que le prolapsus n’est autre que le nom médical de la « descente d’organe ».
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Considéré longtemps et à juste titre comme un accident sur les plateaux de tournage, devant lequel les réalisateurs n’avaient d’autre choix que de stopper leurs caméras, il est devenu, par le truchement d’une logique d’inversion spectaculaire très « baudrillardienne, » un sujet de film. Autrement dit, la pornographie, dans sa quête sans fin d’images-limites capables de réinitialiser constamment l’intérêt de l’onaniste, a fait de l’accident son sujet, son nouveau fétiche. Ici, le sujet du fantasme devient littéralement un retournement : on pourrait gloser longtemps sur la qualité métaphorique de cet accident devenu évènement, le renvoyer aux thèses éclairées de Debord ou d’Agamben sur la manière dont le spectacle ne fait que mettre en scène, constamment, sa propre mise à mort – jusqu’à l’absurde. On retiendra simplement que le porno d’aujourd’hui, toujours plus sataniste, demande aux actrices de retourner littéralement leurs organes pour donner à voir leurs entrailles à un public de pervers jamais rassasiés. Et qu’Adult Material s’est saisi de cette mode abjecte dès son premier épisode pour enfoncer le clou et annoncer la couleur : la pornographie, ce n’est pas sympathique.
Déni de réalité
Le projet de la série serait donc de dénoncer les travers de l’industrie du X, la marchandisation des corps, la sujétion de jeunes filles fragiles fascinées par l’œil noir de la caméra, quelque part entre Black Mirror et Boogie Nights. C’est raté. Le problème d’Adult Material, c’est sans doute qu’elle a été écrite par une femme : les femmes par essence ne comprennent rien au porno, qui relève d’une pure pulsion scopique, donc masculine. Le regard des femmes glisse sur un film X, là où celui des hommes se perd, s’enfonce irrémédiablement, devient poignard. Adult Material souffre donc de problèmes d’écriture et de réalisme assez vertigineux : ainsi, si les pratiques mises en avant pour choquer sont bien celles du porno moderne, tout l’environnement dans lequel gravite l’héroïne, Hayley alias « Jolene Dollar », est frappé d’une extrême ringardise, comme si les scénaristes, faute de vouloir s’attaquer à la réalité du milieu, l’avaient inconsciemment frappé d’un sceau passéiste qui en désactive immédiatement l’impact. Dans l’univers d’Adult Material, les tournages se font encore en studio (lorsqu’on sait qu’aujourd’hui, ce sont peut-être 5% des films X qui sont tournés en studio), avec des scripts (!) et les stars du X s’appellent Jolene Dollar (même dans les années 90, aucune actrice n’aurait voulu s’appeler comme ça…).
L’univers d’Adult Material est celui du fantasme inexact de tout une frange de la population bourgeoise et intellectuelle sur le milieu du « cinéma pour adulte »
En fait, l’univers d’Adult Material est celui du fantasme inexact de tout une frange de la population bourgeoise et intellectuelle sur le milieu du « cinéma pour adulte ». Un peu de documentation récente n’aurait pas fait de mal à Lucy Kirkwood, car son porno est encore « celui de papa » : elle va jusqu’à mettre en scène des producteurs en robe de chambre plaquée or qui prennent de la coke au petit déjeuner…sans se rendre compte que l’ère de Larry Flint est finie depuis bien longtemps. Aujourd’hui, le porno s’est uberisé et les « producteurs » sont de jeunes maquereaux décérébrés qui lancent leur société en un clic et vont plutôt soulever de la fonte en salle de muscu que de taper de la coke dans des soirées déguisées. Quant à l’actrice principale, Hayley Squires, elle a beau se démener pour rendre son personnage nuancé et attachant, on ne croit pas une seconde que cette mère de famille défraîchie et moche puisse être une star du X adulée par des milliers de fans. D’ailleurs, toutes les actrices sont à l’avenant : laides et antipathiques. C’est sans doute pour « faire vrai », pour montrer « l’envers du décor », mais le réalisme n’est pas forcément l’inverse exact du fantasme. Le réalisme au cinéma, c’est d’abord un point de vue de réalisateur, une documentation, un discours : et ce discours, Adult Material n’en a pas. De fait, la série s’enlise précisément dans cette impossibilité à discourir sur la pornographie, donc à la mettre en scène : en voulant montrer son caractère implacable et violent, elle ne fait qu’aligner une succession de clichés faisandés et de réalités triviales, sans les articuler ensemble. Un peu, finalement, à la manière d’un film X…
Guerre des classes
En fait, la pornographie pose un cas de conscience à la modernité parce qu’elle se situe dans un angle mort du visible et de la morale. À l’heure où la chasse aux sorcières fait rage contre le patriarcat et tente de faire ravaler leur virilité à tous les odieux prédateurs sexuels qui peuplent nos contrées, les conclaves féministes sont étrangement très discrets vis-à-vis de l’industrie du film X. C’est que celle-ci a compris qu’il fallait dissimuler ses horreurs sous la cape du progressisme et elle s’est bien vite auto-bombardée « féministe » ou « transgenre friendly » pour survivre dans les eaux douces de la moraline. Quelle star du X n’a pas vendu son travail comme un « formidable élan d’émancipation », un « moyen de se réapproprier son corps et sa sexualité » face à l’ignominieuse morale judéo-chrétienne ? Parmi les fariboles inventées par l’industrie pour s’amender de ses tares, on a vu apparaître le « porno féministe » ou « alt-porn », un porno qui ne répondrait pas, selon eux, aux diktats du désir masculin…Balivernes.
Porno féministe, c’est comme une boucherie végétarienne : ça ne peut tout simplement pas exister. C’est une arnaque totale. A partir du moment où une caméra s’invite dans un ébat, cela relève de la masculinité pure
Porno féministe, c’est comme une boucherie végétarienne : ça ne peut tout simplement pas exister. C’est une arnaque totale. A partir du moment où une caméra s’invite dans un ébat, cela relève de la masculinité pure. On fait donc la chasse aux vieux satyres qui séduisent des adolescentes, mais jamais on n’ira inquiéter ces pornographes qui viennent cueillir des gamines sans le sou dès leurs 18 ans passés : parce que, vous comprenez, ces gamines sont dans le consentement. Pourquoi ? parce qu’elles sont majeures depuis une journée ? Non, parce qu’elles ont besoin d’argent. Encore une fois, la guerre des classes, la seule qui devrait occuper nos esprits, est mise de côté par le combat féministe. Adult Material tente bien d’évoquer la chose, mais maladroitement et surtout ne va jamais au bout de sa démonstration, en nous prouvant même qu’il y a peut-être moins de « consentement » dans un couple « normal » que sur un tournage X…une vielle lubie féministe qui fut notamment le sujet du très dispensable King Kong Theory de Virginie Despentes.
L’image infilmable
Aujourd’hui la pornographie a dû se réinventer afin de s’adapter aux nouvelles technologies, et au hold-up des grandes plateformes, dont Porn Hub, détenu par la multinationale canadienne Mindgeek. Elle n’est plus l’apanage des réalisateurs et des producteurs, et chaque adolescente peut se rêver « cam-girl » derrière son adresse IP, à l’ombre d’un anonymat provisoire. Le temps que les charognards la repèrent et l’immolent. Le résultat, c’est une pornographie en roue libre, qui n’a plus aucune barrière morale ni physique, et qui produit à la chaîne de véritables films d’abattage.
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A l’instar du mannequinat, le milieu du X n’a plus que faire des « stars » : les années 2020 sont celle d’un porno ubiquitaire, transformé en profondeur par le numérique. C’est pourquoi Adult Material est aussi ringard et aussi vain : parce que jamais la série ne prend position sur cette métamorphose, se gardant bien d’émettre un jugement concernant ces gamines qui brûlent leurs ailes sur l’autel du X, pour un quart d’heure – ou un money shot – de célébrité. De fait, la série britannique ne fait que s’inscrire dans la longue lignée des échecs du cinéma à filmer la pornographie ; précisément parce « l’image obscène complote » (Stéphane Bou), prend le contrôle du spectateur et donc le sort de toute dialectique. Si quelques grands moralistes se sont essayés à traduire ce caractère irrémissible de l’entreprise pornographique (David Lynch dans Lost Highway, Paul Schrader dans Hardcore), celle-ci reste, par définition, infilmable.





