L’Argentine est parvenue à empêcher la légalisation de l’avortement il y a deux ans. Vous avez été une figure de cette opposition. Comment y êtes-vous arrivé et qu’allez-vous faire avec le nouveau gouvernement proavortement ?
Je dirais que la clé a été la structure bicamérale du pouvoir législatif argentin. La loi a été approuvée à la chambre des députés avant d’être rejetée par les sénateurs. Il existe quelques différences entre les deux chambres mais je crois que ce qui a compté d’abord est le virage stratégique du mouvement pro-vie vis-à-vis des deux instances. Je m’explique : au moment du combat à la chambre des députés, les pro-vie se sont limités à donner des arguments légaux, moraux et scientifiques. On disait : « Cette loi est anticonstitutionnelle, elle est moralement mauvaise parce qu’elle permet d’assassiner des humains en raison de leur état de gestation alors que ce qui est en gestation est un être humain et, d’ailleurs, voici les arguments scientifiques ». Ça n’a servi à rien. Les politiques n’écoutaient pas : tout simplement, ce n’était pas leur langage.
Le politique, dans la majorité des cas, ne connaît que deux langues : l’argent et les votes
Le politique, dans la majorité des cas, ne connaît que deux langues : l’argent et les votes. Le camp pro-avortement a parlé ces deux langues et a gagné chez les députés. Après cette défaite, les pro-vie, faute d’argent, n’ont pu qu’utiliser le langage des votes. Les mobilisations massives ont occupé la rue et dit clairement : « Avec l’avortement, tu perds ma voix ». La situation actuelle reste cependant très négative. Assumant son soutien à l’avortement, Alberto Fernández a remporté la présidentielle. Cela signifie que notre slogan « avec l’avortement, tu perds ma voix » est resté lettre morte. Et ceci parce que le mouvement pro-vie ne s’est pas constitué politiquement et n’a pas su comprendre la politique et ses mécanismes.
En Argentine comme ailleurs en Amérique latine, l’idéologie du genre avance déguisée en lutte contre la violence domestique et le « patriarcat ». Jusque dans les partis et secteurs conservateurs de la société, il semble y avoir peu d’anticorps face à cette offensive. Que faire ?
La stratégie de l’idéologie du genre est en effet simple à comprendre : ses militants et intellectuels se drapent des injustices réelles (par exemple, le fait qu’un homme frappe une femme) mais ils les « résignaient », c’est-à-dire qu’ils les enveloppent dans un récit idéologique qui finit par être accepté. Pour être contre le fait qu’un homme frappe une femme, nous disent-ils, il faut être féministe, célébrer le mouvement LGBT, voter communiste et attaquer les églises. C’est un paquet que l’on finit par acheter complètement. Y compris le « centre-droit » ou, disons-le clairement, la droite honteuse et méprisable.
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Ce que l’on peut faire en retour n’est pas simple, voici quelques points non exhaustifs: former des intellectuels capables de désarticuler les tromperies du discours du genre, appuyer ouvertement les politiques qui ont le courage de remettre en question ces idéologies et les récompenser par notre vote, résister de façon communautaire en organisant des groupes de parents contre l’endoctrinement de leurs enfants, parler avec nos enfants pour les avertir de ce qui se passe, nous informer et nous former nous-mêmes parce que, sans cela, nous continuerons à ignorer la réalité de ce qui nous arrive, diffuser la bonne information pour que d’autres se réveillent.
Y a-t-il une voie latino-américaine pour résister de façon efficace à la doxa progressiste mondialisée ? Vu du cône sud de l’Amérique, qui tire les ficelles de cette sinistre post-modernité anti-familiale ?
En Amérique latine, je dois dire que ceux qui, fondamentalement, se sont levés contre l’idéologie du genre sont les communautés évangéliques. La situation de ces communautés est très différente de part et d’autre de l’Atlantique et je ne crois donc pas qu’il puisse se passer quelque chose d’équivalent, en France par exemple. La « voie latino-américaine » a été celle des grands mouvements sociaux comme Con Mis Hijos No Te Metas (« Ne touche pas à mes enfants ») qui ont pris la rue dans plusieurs pays et qui, il faut l’admettre, ont été structurés par les évangéliques. Et ils ont eu un impact politique important, en particulier au Pérou et, bien sûr, au Brésil.
Chercher qui tire les ficelles de la gauche actuelle n’est pas chose aisée parce que trop d’intérêts se croisent
Chercher qui tire les ficelles de la gauche actuelle n’est pas chose aisée parce que trop d’intérêts se croisent. En simplifiant, je dirais que la gauche fait aujourd’hui tout à fait le jeu de l’agenda global qui lui fournit l’essentiel de ses ressources : des fondations comme Ford, Rockefeller, Gates, l’Open Society de Soros, etc. Mais cet agenda trouve aussi un énorme soutien parmi les organisations internationales comme l’ONU ou les organisations régionales.
Les catholiques d’Europe reçurent en général avec enthousiasme le premier pape argentin il y a sept ans. Aujourd’hui, ils s’interrogent, notamment sur ses positions devant l’immigration et l’islam ou sur son peu d’appétence pour les « vieilles » nations européennes. Quel est votre regard depuis l’Argentine ?
Peut-être que plusieurs lecteurs cesseront de lire cet entretien ici, parce que ce que je dis peut irriter mais je crois que le pape a plus satisfait les ennemis de l’Église que les catholiques. La presse progressiste et la narration mondialiste n’ont trouvé aucun obstacle dans ce pape, au contraire : ils l’ont célébré comme le pape progressiste. Il suffit de voir le film de Netflix : s’ils peuvent faire ça avec l’image du pape, c’est parce que François leur a donné beaucoup de matière. En Argentine, le pape a soutenu, d’une façon ou d’une autre, le gouvernement actuel, gouvernement qui légalisera probablement l’avortement à très court terme. Le pape ne veut pas l’avortement, bien sûr, mais il a une faiblesse pour la gauche, au moins pour ce que l’on peut en juger.
Comment voyez-vous l’avenir possible de l’Europe et celui de la proximité que nous avons pu avoir jusqu’à présent, entre Européens et Argentins ?
Les identités nationales font l’objet d’une attaque féroce parce qu’elles sont un mur de contention face au mondialisme. Entendons-nous, j’appelle mondialisme cette idée selon laquelle l’humanité serait une unité dont les fragments seraient au fond insignifiants ; ce faisant, si l’humanité peut être vue comme un seul peuple, le globe n’est qu’un seul territoire. Si le globe est un seul territoire et l’humanité un seul peuple, on a besoin d’un seul gouvernement. Le mondialiste nous dit : « La globalisation économique est une réalité, celle de la culture aussi, il nous faut maintenant une politique globale, concertée au sein d’institutions globales ». C’est le « narratif » que certains tentent d’imposer dans le contexte de l’actuelle pandémie, si l’on y regarde de près.
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Dans ce contexte, vous me parlez de l’identité de l’Europe, de ses nations plutôt, et de notre identité à nous, Argentins et je ne peux que vous dire : nos identités sont férocement attaquées. Et ceci parce que ce que nous dit l’identité nationale est qu’il est inexact que l’humanité constitue un seul peuple : les différences nationales existent, elles sont importantes et engendrent des loyautés bien distinctes. Comme vous le voyez, c’est un obstacle énorme pour le projet mondialiste, qui s’acharne tout particulièrement contre les nations occidentales, auxquelles on a injecté culpabilité, honte et besoin de « déconstruire » tout ce qu’elles sont, en d’autres termes : l’autodestruction.
Pour l’avenir, tout est possible si surgissent des patriotes qui prennent les rênes de la politique de nos nations. Aux Etats-Unis, c’est ce qui s’est passé avec Trump. En Espagne, c’est en train d’arriver avec Vox. On verra ce qui se passe en France, où je perçois d’importantes résistances. En Argentine, malheureusement, je ne vois pas de résistances solides pour l’instant.

AgustÍn Laje et Nicolás Márquez
Union Editorial
323 p. – 9,99 €





