Alain Badiou, telle la comète de Halley, revient cycliquement pour éclairer fugacement les cieux enténébrés de la philosophie politique française. L’attente ne fut pas très longue, puisque l’aimable ichtyosaure du maoïsme, sentant probablement son heure venir, nous gratifie presque tous les ans d’un nouvel opus. Cette fois-ci, le philosophe préféré des auditeurs de France Inter ose s’aventurer dans l’autobiographie philosophique. Casse-gueule ? Pas vraiment. Surtout à l’âge où plus personne ne vous contredit. Et surtout lorsqu’il s’agit de témoigner, avec la pétulance du « vieux sage revenu de tout », d’un parcours quasi-sans faute effectué pendant les Trente Glorieuses, depuis Toulouse-sous-les-bombes jusqu’à la création de la « grandiose section socialiste de l’École Normale Supérieure ».
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Ne cherchez pas l’ironie : ce qui frappe dans ses mémoires, c’est sans doute l’assurance avec lequel le vieillard défend ses convictions, assume son positionnement tout au long d’un trajet philosophique et politique favorisé par une zeitgeist bien particulière : celle de la France des années 60 à 80, celle de l’avènement d’un socialisme de façade (auquel Badiou contribuera au grand dam de ses amis trotskystes) et celle d’une camarilla universitaire aux ordres de la sinistre Union des communistes de France marxistes-léninistes. Badiou semble particulièrement ravi de nous raconter ses exploits et ses révélations politiques, ses « amitiés particulières » dans les rangs de la French Theory et son génie qui inspira même ses tuteurs (son maître Georges Canguilhem « l’admirait sans retenue »), confirmant au passage, si besoin était, que cette génération a bel et bien tué l’Occident en limitant son horizon politique à quelques moulins anticapitalistes, tout en permettant à l’ennemi réel (appelons le « cosmopolitisme technique ») de s’installer confortablement au cœur des esprits. Consternant, épuisant, bourré de punchlines épiques (« Je veux d’abord souligner la grandeur de Trotsky »), Badiou évacue toute remise en question au profit d’une sorte d’autocélébration permanente, tout en lâchant au passage quelques analyses paresseuses sur notre monde hyper-contemporain. Dont une tarte à la crème finale, étalée scrupuleusement tout au long d’une postface lénifiante : « Le capitalisme nous attaque aujourd’hui sous de nouvelles formes, mais il s’agit toujours bien du même système. » Merci pour le scoop. Il va falloir songer à rentrer, maintenant.

Flammarion, 480 p., 24 €





