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Anjou, feu !

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Publié le

19 novembre 2017

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Les associations de chasse rayonnent toujours dans les campagnes françaises, gardiennes d’antiques traditions et conservatrices du patrimoine forestier. Cap à l’ouest pour partager la journée de l’une d’entre elles.

 

Bénéficiant d’un écart relatif vis-à-vis des métropoles et des grandes villes, le Baugeois pays de la boule de fort et des clochers tors offre une plongée dans un terroir de l’Ouest de la France préservé de beaucoup de nos maux contemporains. Par l’entremise d’un enfant du pays, il nous a été donné d’aller à la rencontre d’une de ces associations de chasse qui profitent de l’emprise forestière des environs pour prospérer dans ce coin d’Anjou.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Rendez-vous était pris un petit matin d’octobre, à l’heure où le soleil tente de percer les brumes matinales qui semblent monter de la Loire voisine. Un fort vent d’ouest et une température somme toute douce nous laissait entrevoir la possibilité d’une belle journée en forêt. Jean-Charles, le « patron » de la chasse, a la cinquantaine et le phrasé chaleureux des cultivateurs angevins. L’homme est fillonniste (« On nous a volé notre victoire ! ») et a envoyé ses enfants étudier à l’ICES, la faculté catholique de la Roche-sur-Yon. Locataire depuis 25 ans du droit de chasse sur les 300 hectares de bois et terres d’un propriétaire local, il est à ce titre à la tête d’une vingtaine d’actionnaires qui partagent, avec d’autres associations de chasse, un bâtiment construit dans l’enceinte de sa ferme. En effet, de nos jours, pas de société de chasse digne de ce nom sans une salle dédiée aux repas pris en commun : « Une habitude récente consécutive au développement de la chasse du gros gibier dans nos contrées. »

 

   Lire aussi : Ré-enracinement, la voie familiale

 

En effet, la pression urbaine et les autoroutes (l’A85 à proximité) réduisent les zones sauvages, ce qui occasionne davantage de dégâts pour les agriculteurs et les forestiers, ainsi que pour les automobilistes… Des associations de chasse de ce type « il y en a 18 ou 19 sur l’une des plus grandes communes du pays », précise-t-il. Chaque actionnaire peut inviter un proche lors des parties de chasse. Vers 9h la quarantaine de présents passe à table pour un casse-croûte roboratif : saucisson à l’ail généreusement recouvert de moutarde, rillettes du Mans, jambon braisé accompagné d’œufs au plat. Sécurité oblige, le cabernet du pays arrosera plus volontiers le repas du soir. « Le mort d’ordre ici c’est la convivialité », s’exclame le patron. Il n’y aura pas de pause méridienne et l’on dînera tôt pour disserter sur les actions de chasse de la journée.

L’art de la boucherie sera encore l’occasion d’un moment de convivialité ancestrale et une leçon de chose pour les plus jeunes

Difficile de tracer le portrait-robot des inconditionnels de la chasse rassemblés ce matin. Jean-Charles souligne volontiers que « ce sport est le plus intergénérationnel qui soit », puisqu’on peut le pratiquer de 15 à 85 ans ! Le mot sport n’est pas le plus approprié d’ailleurs car la chasse nécessite aussi un goût pour les activités manuelles et pour la connaissance intime de la nature. Les statuts socio-professionnels des actionnaires sont variés : agriculteurs, employés, chefs d’entreprises, artisans, retraités. Certains viennent avec leurs enfants. L’assemblée est ici presque en totalité masculine, ce qui n’est plus toujours le cas ailleurs. Pour Laurent, 64 ans, ancien postier en région parisienne qui feuillette avec intérêt le deuxième numéro de L’Incorrect : « La France c’est d’abord la nature, les paysages, et nous chasseurs, nous sommes des usagers de la nature à part entière qui souhaitons être respectés comme les autres ! »

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

On est frappé du sens de l’égalité, très français, qui règne dans cette petite société en miniature. « On est tous égaux mais il y a quand même un patron sinon cela ne peut pas fonctionner », sourit Jean-Charles, précis et économe dans ses mots d’ordre, autant il sait se faire volubile pour parler de sa passion pour la chasse. « Ici chacun a sa tâche précise, avant, pendant et après la chasse », insiste-t-il comme pour mieux mettre en valeur cette microsociété, devenue rapidement attachante pour l’observateur extérieur.

 

Transmission de valeurs

 

Vers 10h30, après que Jean-Charles a passé ses consignes de sécurité et présenté les battues de la journée, on se dirige en voiture vers la lisière des bois. Une équipe est affectée aux chiens : quatre meutes encadrées par une dizaine d’hommes rompus à la course dans les taillis. On ne chassera, uniquement à balle, que le gros gibier : cerfs et biches, chevreuils, sangliers ainsi que les renards et autres mustélidés qui s’en prennent aux poulaillers. Les bracelets de prélèvement accordés par la Fédération départementale des chasseurs de Maine-et-Loire sont limités : 2 cerfs, 3 biches et une vingtaine de chevreuils pour la saison. Seuls les sangliers échappent au plan de chasse : les sommes versées pour les bracelets des autres gibiers suffisent encore à indemniser les agriculteurs pour les dégradations qu’ils commettent.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

« On est loin du cliché sur les viandards », commente avec flegme le fils du propriétaire, fusil belge de calibre 16 à la main et casquette irlandaise vissée sur la tête, posté depuis deux heures dans un vent frais. Et, de fait, les prélèvements seront limités pour la vingtaine de fusils présents : un chevreuil le matin et un magnifique cerf dix cors l’après-midi, qui donnera bien du fil à retordre aux chiens et aux chasseurs avant de s’incliner peu avant 17h. Les exploitants forestiers et les cultivateurs sont évidemment ravis de cette régulation du grand gibier. « Quel dommage que vous ne soyez pas tombés sur les sangliers qui s’en sont pris à mes pommes de terre ! », ajoutera tout à l’heure une maraîchère « bio » des environs, bien éloignée des stéréotypes développés par les écologistes urbains.

 

    Lire aussi : Le bio, le local et l’innovation

 

Avant le dîner, la découpe par les participants les plus chevronnés dans l’art de la boucherie sera encore l’occasion d’un moment de convivialité ancestrale et une leçon de chose pour les plus jeunes. Sept heures durant, les associés et leurs invités auront partagé une forêt privée, sans risque de croiser les promeneurs du week-end, qui peuvent profiter de deux forêts domaniales aux alentours. Quant aux automobilistes des petites routes du coin, pour ils sont alertés des actions de chasse par un balisage mobile.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Qu’est-ce que 7 heures dans un week-end ou une semaine ? Pas grand-chose. Mais cette occupation temporaire de l’espace forestier et agricole aura permis à une vingtaine de familles de se retrouver une journée durant pour partager des moments de détente et de sociabilité. Les 179 kilos du cerf seront ensuite préparés par un boucher et, partagés entres les chasseurs, enchanteront de futurs repas de famille. C’est aussi ainsi que la France périphérique reconstruit du lien social, sans ostentation, sous les radars médiatiques mais avec le souci de la transmission de valeurs humaines fortes et du souci permanent de la nature.

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