« À quoi bon les poètes en des temps de détresse ? » La question est d’Hölderlin. Anselm Kiefer y répond en défiant le temps, avec la hache de l’Histoire. Après avoir investi le Grand Palais pour la Monumenta en 2007, il est à nouveau le premier artiste à occuper le Grand Palais éphémère situé au Champ-de-Mars, face à l‘École militaire, lieu idéal pour illustrer l’Histoire politique et poétique de l’Europe par ses conflits et ses décombres. Les Chutes d’étoiles faisaient déjà référence à Paul Celan. Aujourd’hui c’est un dialogue avec lui et pour lui qu’il propose. La scénographie est à la fois minimaliste et démesurée. Les toiles sont récentes et fixées sur roulettes comme des radiateurs Rothelec. L’exposition ressemble à un grand mémorial. La dramaturgie est tellement puissante qu’on a l’impression que l’oxygène même y est pensé. On a brûlé le paysage. Le phénix s’est renouvelé. Des résurrections traversent le champ de ruines. Des vêtements n’habilleront plus personne. On y trouve Madame de Staël couplée à des champignons. Les sens sont mêlés à l’intelligence. L’artiste puise dans les mythes pour exprimer ses émotions. Les signes trouvent vite leur matière. L’homme arrive enfin à se lier au monde. La carcasse est une relique. La cave est dans sa tête. Kiefer y est né, dans la cave d’un hôpital bombardé de Donaueschingen avant la fin de la guerre, en 1945.
La ruine est un point de recommencement. Les peintures sont décrépites. L’organique se couple au synthétique. La tension est palpable entre visible et invisible
La ruine pour commencement
L’œuvre est sombre, grave, ésotérique. L’Histoire est son matériau. La ruine est un point de recommencement. Les peintures sont décrépites. L’organique se couple au synthétique. La tension est palpable entre visible et invisible. Tout artiste est un alchimiste. Anselm Kiefer l’est un peu plus que les autres. Le rebut est son luxe, même enfermé dans une cage de verre. Le ciel ressemble à du verre brisé. La terre s’ouvrira avec Isaïe. La poésie se fait cryptique, un presque rien. La mort est un maître venu d’Allemagne. Paul Celan, poète roumain de langue allemande, survivant de la Shoah, a expérimenté ce néant. Jusqu’à son suicide par noyade le 20 avril 1970. De la mélancolie des bords du Rhin jusqu’à la Seine, il y a les fragments, les brisures de langue, les cendres, la poussière de mémoire. Souvent Anselm Kiefer écrit sur ses toiles comme pour retenir quelque chose, comme on fait une liste de courses. Ici, le passé et le futur sont un seul et même temps. La présence humaine est abolie. Les chaises sont vides. On voit des étendues désolées et célestes. Il n’y a plus que ce dialogue par delà la mort de ces deux âmes hantées.
Le plomb se transforma en luxe
Le temps qui passe radiographie les bouts de tôles. La pluie et le soleil sur l’aluminium, l’huile, le bois, le ciment, la brique… Kiefer laisse les forces travailler seules et guette l’effet de surprise. La magie opère ou pas. « L’art survivra à ses ruines », affirme-t-il dans une leçon au Collège de France. Le plomb se transformera en luxe. On peut y voir un Messerschmitt de la deuxième guerre mondiale, des livres, tout un arsenal de matériaux légendés poétiquement en magasin Bauhaus. Des cailloux au nom de personne, Niemand. Sur une toile, un caddie en équilibre instable. La poésie de la post-Histoire est partout. Le texte, aussi. Toiles monumentales aimées et couvées par le texte, le travail de la main, du geste, qui dit inlassablement. Le romantisme est grandiloquent et non dénué d’un sens de l’absurde typiquement allemand – que les français peineront à comprendre. Transcender, jusqu’à soi.
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Incorporer les crimes
La quête est celle de l’impossible, de la terre brûlée, du salut par le feu, qui incarne le pouvoir rédempteur. Les cosmogonies intéressent Kiefer. L‘épaisseur des tableaux en témoigne. Les bunkers côtoient les brins de paille et de fougères. Les toiles deviennent des forêts ou des rails, images de nos racines ou de chemins qui ne mènent nulle part. Pour se connaître, il faut connaître son peuple. Comment créer après Auschwitz ? demandait Adorno. La réponse de Kiefer est celle de la réactivation de ce que le pays tente d’oublier, ses stigmates. Les crimes doivent enfin être incorporés. Les textes et les œuvres doivent remplacer le sang. En 1980 déjà, il représenta l’Allemagne à la Biennale de Venise se posant la question du fascisme « Suis-je fasciste ? » Sa participation fit scandale et signa le début de sa carrière internationale. La destruction entretient un lien intime avec les arts plastiques. Aujourd’hui, Anselm Kiefer enterre ses tableaux dans sa résidence de Barjac, dans le Gard, en attendant l’insondable. Pour dire qu’il n’est pas totalement mort. Pour Paul Celan. La guerre et l’humour.





