Dogville était une parabole cruelle, subtile, métaphysique sur le mal, réalisée par le grand maître danois Lars von Trier, qui utilisait un dispositif théâtral afin de donner à son film une dimension d’expérience clinique : sur le même vaste plateau noir, une ville et ses habitations étaient suggérées ou symbolisées, les rapports sociaux mis à nu entre des personnes qui évoluaient dans leur quotidien comme sur un plateau d’échecs, la caméra subjective animant le jeu rendu à sa mécanique abstraite.
C’était osé, inédit, radical dans la forme (quoique tirant un peu en longueur) ; profond, universel, vertigineux (même si à la limite de la misanthropie) dans le fond.
C’était osé, inédit, radical dans la forme (quoique tirant un peu en longueur) ; profond, universel, vertigineux (même si à la limite de la misanthropie) dans le fond. Une belle démonstration de force de l’un des meilleurs cinéastes vivants.
Impasse de l’Odéon
Se saisir de l’œuvre du génie danois, se la réapproprier et en retourner à peu près tous les caractères positifs pour dégrader l’ensemble à l’état d’un navet risible, c’est la prouesse qu’a accomplie la metteuse en scène brésilienne Christiane Jatahy avec la complicité de l’Odéon, une salle dont le crédit s’effondre depuis le débarquement d’Olivier Py il y a dix ans, et qui prend toujours plu l’allure d’un bastion de zadistes de 1985 prolongeant sans vergogne son squat miraculeux.
L’adaptation libre mais aliénante de Trier par Jatahy a donc transformé le film théâtral en pièce parasitée d’écrans pour dégueuler à la face du spectateur une fable grossière et candide sur le fascisme
Entre chien et loup, l’adaptation libre mais aliénante de Trier par Jatahy a donc transformé le film théâtral en pièce parasitée d’écrans pour dégueuler à la face du spectateur une fable grossière et candide sur le fascisme (du moins celui des autres), superficiel, transformant l’expérience clinique en démonstration idéologique lourdingue avec prise en otage du public. C’est ringard, mille fois vu et revu, artificiel et soporifique dans la forme ; stupide dans le fond et témoignant d’une incompréhension totale de tout ce qui faisait l’intérêt du film danois.
Les trois dimensions du kitsch
Jatahy parvient à combiner le kitsch d’hier au kitsch d’aujourd’hui : de la vidéo pour rien, le coup des comédiens déjà présents sur scène en pleine lumière durant l’installation des spectateurs (attention, on brise les repères au moins autant que dans les années 50), la comédienne principale qui surgit des gradins, le hors-scène qui devient un contre-champ filmique… De tels enfantillages ne surprennent plus personne. Mais soudain, quand la metteuse en scène veut virer dans le lyrisme, elle fait se succéder des paysages naturels sur écran tombant dans le romantisme pour midinette le plus éculé qui soit, sans compter la lettre finale d’ado en pleurs dénonçant la vilenie des hommes, qu’on croirait sortie d’un atelier d’écriture de classe de seconde, si bien qu’on oscille entre le kitsch pseudo-moderne, le kitsch purement ringard et le kitsch kitsch.
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Victime et vedette
Mais le pire, dans ce massacre du film de Trier, c’est son enrégimentement par la Brésilienne dans une idéologie simpliste tellement éloignée de l’esprit subtil et provocateur du Danois. La jeune femme traquée qui trouve refuge dans un village de Dogville est désormais une échappée du fascisme bolsonarien. La population qui se méfie, puis l’accueille, puis l’aliène et la réifie, refléterait l’attitude de l’Occident; Grace, devenue Graça, se faisant même copieusement violer à plusieurs reprises.
Du mal universel, on passe à un tract antifa où le fascisme est tellement partagé par tout le monde qu’à la fin la dénonciation tous azimuts n’épargne que la victime immaculée faisant comparaître le reste de l’humanité à son petit tribunal théâtral
Du mal universel, on passe à un tract antifa où le fascisme est tellement partagé par tout le monde qu’à la fin la dénonciation tous azimuts n’épargne que la victime immaculée faisant comparaître le reste de l’humanité à son petit tribunal théâtral, victime où l’on ne peut que reconnaître la metteuse en scène brésilienne exilée. Tellement malmenée qu’elle se retrouve artiste associée à l’Odéon en France après avoir été acclamée à Avignon, toute étrangère qu’elle soit, toute absolument médiocre qu’elle se révèle. Et elle se permet, en plus, de violer Lars von Trier.





