Le XIXe siècle, on le sait, a une capacité à revenir sans cesse hanter notre modernité, en partie parce que c’est la matrice de notre histoire moderne. Le XIXe siècle à travers les âges, disait Philippe Muray : et effectivement, le XIXe semble avoir cette capacité à émarger dans le passé autant que dans le futur, à s’étoiler à travers le temps comme un rhizome de coïncidences fatales. Le XIXe, c’est surtout la matérialisation d’un monde « ignoblement futile et contingent » (Léon Bloy), porté sur des ailes de charogne.
Autant de phénomènes quasiment irréversibles et contre lesquels s’élèvent quelques pourfendeurs de tropes, tous porteurs du legs contre-révolutionnaire maistrien : Barbey d’Aurevilly, ou Léon Bloy bien sûr, « l’homme couronné d’étrons ». On observe, au mitan de ce siècle, un retour en force du dolorisme, de la mystique, et les apparitions mariales qui se succèdent créent de véritables poches de contestation catholique radicale, s’élevant contre une élite cléricale jugée molle et avinée. Lyon, ancienne capitale de la Gaule, évêché du grand saint Irénée qui combattit l’hérésie gnostique, « ville aux deux fleuves » et haut lieu de l’occultisme pendant la Renaissance, sera le théâtre privilégié, depuis le dernier tiers du XVIIIe jusqu’à 1850, d’une véritable « école mystique » qui agrège traditionalisme et spéculations métaphysiques. Un réveil catholique qui prend des atours parfois mystérieux, et dont Blanc de Saint-Bonnet n’est pas la moindre des apparitions météoriques.
Pour Blanc de Saint-Bonnet, la véritable « modernité » c’est le Moyen Âge
Né le 25 janvier 1815, Blanc de Saint-Bonnet appartient à une très ancienne famille catholique et monarchiste, et très tôt il montre une aptitude particulière pour critiquer l’enseignement religieux d’alors, et notamment janséniste – qu’il juge quasiment hérétique. Car Blanc de Saint-Bonnet appartient à une époque où la religion catholique est partout, mais sous des formes dévoyées : elle s’exprime notamment à travers toute une littérature sulpicienne et apologétique de très mauvaise facture, qui semble, pour ses détracteurs, déjà brasser la vase des idéaux républicains. Pour Blanc de Saint-Bonnet, la véritable « modernité » c’est le Moyen Âge, dont il tire une partie de son socle philosophique, puisant autant dans la scolastique que chez certains néo-platoniciens sa conception très « physique » du dogme trinitaire
Mais le Moyen Âge, c’est aussi le temps réel, un temps qui a été corrompu, infléchi par ces phénomènes cataclysmiques que sont la Révolution ou même le romantisme. Si « romantisme » il y a chez Blanc de Saint-Bonnet, c’est bien celui d’une « esthétique chrétienne reconvertie à la poésie », pour reprendre les termes de Paul Bénichou (in Romantismes français). La rencontre décisive, pour Blanc de Saint-Bonnet, fut celle de Pierre-Simon Ballanche. Ami de madame Récamier, profondément marqué par la Terreur, Ballanche est le fer de lance de cette mouvance ultraroyaliste et néo-catholique qui emmène notamment la revue lyonnaise L’Institut catholique, véritable atelier de réflexion autour de la survivance de l’art chrétien. « Le Saint de la philosophie », dira de lui Blanc de Saint-Bonnet, qui avait compris en quoi l’histoire des hommes n’est qu’une manifestation exotérique de l’histoire biblique. Car ce qui s’écrit sous nos yeux, et de tout temps, c’est bien l’histoire divine, scripturaire, et dont les causalités humaines ne sont qu’un pâle reflet. Comment passer de l’une à l’autre ?
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Par la douleur, cet écuyer de la mort, dira Blanc de Saint-Bonnet. De la Douleur, fut composé à la veille de la Révolution de 1848 et sera marqué par le martyre de sa mère, paralysée, et par la mort précoce de son père. Loin d’être un traité philosophique ou un compendium de vérités sulpiciennes, De la Douleur montre une étonnante « organicité », une physicalité adossée à la mystique, qui semble faire expérience, tirer une science de l’invisible. « L’homme est une production de l’être en dehors de l’infini », commence Blanc de Saint-Bonnet, déroulant ensuite toute une démonstration logique qui place la douleur en point d’orgue de l’expérience humaine et de l’accès au divin, renouant avec les mystiques rhénans ou préfigurant même certaines intuitions parnassiennes. Traité métaphysique autant que louanges poétiques d’une ténébreuse pénétration, Saint Bonnet y décrit les états de l’âme lorsqu’elle est confrontée à la douleur, et sa nécessaire participation au collectif, qui est la signature du divin lui-même : « La douleur recule immensément dans l’être les bornes de la liberté… » Si le texte marqua durablement Léon Bloy ou même Simone Weil, il reste un témoignage assez unique de ce courant néo-catholique, florissant dans l’escarcelle des royalistes lyonnais – dont nous ne conservons aujourd’hui qu’une trace pâlissante.





