[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1549365710338{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]Pour son premier long-métrage, Antoine Raimbault nous replonge dans l’affaire Viguier, un professeur accusé du meurtre de sa femme – femme dont le corps n’a jamais été retrouvé. Dans ce thriller conduit à l’anglo-saxonne, le jeune réalisateur français offre une immersion fascinante au cœur d’un système judiciaire français mal connu. Nous l’avons appelé à la barre.
Propos recueillis par Romaric Sangars et Arthur de Watrigant
Pourquoi vous être intéressé à cette affaire-ci ?
C’est un peu par hasard. En 2009, un ami cinéaste, Karim Dridi, me parle de Jacques Viguier, un homme très cinéphile qu’il avait croisé dans des festivals et qui était sur le point de comparaître devant la cour d’assises pour le meurtre de sa femme, disparue neuf ans plus tôt. Je lui ai d’abord répondu que les affaires judiciaires n’avaient pas la cote dans le cinéma français, mais j’ai pourtant commencé à lire tout ce que je trouvais sur l’affaire parce que ce « crime parfait » – sans preuve – m’interpellait.
Un procès sans cadavre, c’est impossible dans le droit anglo-saxon. Lorsque je débarque à la cour d’assises en avril 2009 pour le premier procès Viguier, je tombe du banc. Je découvre en effet la justice de mon pays et trouve qu’elle marche un peu sur la tête (les deux verdicts successifs l’ont prouvé).
Lire aussi : L’édito de Romaric Sangars – L’essence de l’humour
Je rencontre aussi cette famille en sursis. Sans doute parce que je ne suis pas journaliste, un rapport de confiance va se construire avec elle, et je suis marqué par l’indignation de quelqu’un de très important dans cette histoire qui n’apparaît pas dans le film et s’appelle Émilie : la maîtresse de Jacques Viguier au moment de la disparition de sa femme. Elle était alors étudiante en droit, voulait devenir juge d’instruction, et a découvert la justice à travers son histoire d’amour avec cet homme. Pendant neuf ans, elle a fait de cette quête de la vérité son sacerdoce.
C’est elle qui vous a inspiré le personnage de Nora ?
C’est en tout cas par cette rencontre que je commence à écrire une histoire. Ma volonté première est de représenter la justice de notre pays et je m’aperçois que je connais bien mieux le code de procédure anglo-saxon – comme sa fameuse formule : « Objection, votre Honneur! » – parce que mon imaginaire sur le thème est nourri de cinéma anglo-saxon, alors que le cinéma français a déserté les cours d’assises. En France, on dit « Monsieur le Président », pas « Votre Honneur ».
« En France, la justice vient d’en haut, des “sachants” qui guident l’instruction. » Antoine Raimbault
Dans la procédure anglo-saxonne, c’est au cours du procès que la vérité émerge, par l’affrontement entre la vérité de l’accusation et celle de la défense. En France, la vérité est à la charge de l’instruction, elle précède donc le procès, et l’oralité des débats est seulement là pour mettre en scène cette vérité judiciaire contenue dans le dossier, et qui se trouve verrouillée par l’instruction et par la police.
Lire aussi : Alain Bashung au salon des refusés
Un système plus libéral chez les Anglo-saxons, plus autoritaire chez nous ?
La procédure anglo-saxonne procède en effet d’une vision plus démocratique alors qu’en France la justice vient d’en haut, des « sachants » qui guident l’instruction. Ils ont à charge et à décharge de trier le bon grain de l’ivraie, le résultat étant remis en grande partie entre les mains d’un président, tout à la fois juge et arbitre. Dans la procédure anglo-saxonne, il y a le fameux « hear say » : on peut faire valoir qu’il ne s’agit que de rumeurs et que ça n’a pas lieu d’être dans l’enceinte du tribunal.
En France, l’accusation fait son beurre de la rumeur, ce que montre l’affaire Viguier. La justice française adore les accusateurs. On attend de la justice des preuves, qu’elle fabrique de la vérité, et bien souvent, elle ne fabrique que du doute et on sort frustré de la cour d’assises.

Quelle distance vous êtes-vous imposé pour filmer une affaire qui vous touchait de si près ?
Lorsqu’il y a appel, après le premier acquittement, je cesse d’envisager le film et me fais l’émissaire de la famille Viguier qui cherche à changer d’avocat. C’est ainsi que je fais la rencontre de Maître Dupont-Moretti. Je suis aux premières loges pour le second procès et découvre cette affaire d’écoutes téléphoniques versées en dernière minute à la défense et qui permet de découvrir qu’il y a eu de la subornation de témoins, manifeste mais prescrite.
Ce procès offre alors des rebondissements exceptionnels. Après sa clôture, j’imagine le personnage de Nora et débute le travail d’écriture avec pour règle de circonscrire la fiction à ce personnage sans rien toucher de l’affaire elle-même. Tout est vrai, simplement Nora me permet d’interroger ce principe de « l’intime conviction » qui se forge chez elle comme chez les accusateurs de Jacques Viguier.
« J’ai opté pour un thriller judiciaire vu du banc. » Antoine Raimbault
Filmer une cour d’assises, avec ses costumes, ses rites et ses personnages, cela revient à filmer un spectacle…
C’était l’énorme difficulté : rendre cette théâtralité des assises sans que cela soit théâtral. La première mission du film était de représenter la cour d’assises dans toute sa complexité. J’ai opté pour un thriller judiciaire vu du banc – c’est pourquoi les témoins sont de dos ou interrogés de biais. Mon autre objectif était de montrer le peu de place qu’on laisse à la défense, même si Dupont-Moretti est un avocat singulier qui n’a pas peur de prendre toute la place ; mais aussi comment une personne pétrie de valeurs, Nora, dans sa quête éperdue de vérité, finit par les piétiner.
Lire aussi : Tristan Garcia : la fresque impossible
Justement vous montrez dans ce personnage de Nora le drame d’une personne prête à tout pour prouver son « intime conviction »…
Dans notre procédure, qui descend de l’Inquisition, l’intime conviction a quelque chose de religieux. L’article 353 du code de procédure pénale dit ceci à son sujet : « La loi ne demande pas compte aux jurés des moyens par lesquels ils se sont convaincus […] Elle leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement et de chercher dans la sincérité de leur conscience quelle impression ont faite sur leur raison les preuves rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense. » L’enjeu, ce sont leurs impressions.

L’intime conviction est donc un sentiment. Dans la procédure anglo-saxonne, on demande de prendre une décision au-delà de tout doute raisonnable. On en appelle à la raison. Évidemment, toute justice est humaine, donc imparfaite, mais il y a quand même quelque chose d’angoissant dans l’irrationnel de l’intime conviction. Dans notre procédure, le doute doit profiter à l’accusé, mais j’ai vu trois fois des accusés condamnés à quinze ou vingt ans sans preuve !
Pourtant les policiers affirment plutôt l’inverse et se plaignent que des coupables soient relâchés pour vice de procédure ou par laxisme…
Je pense que la vérité se trouve au milieu de tout cela. La différence entre la justice et la police, c’est le doute. Les policiers sont évidemment convaincus de leurs enquêtes, quand bien même elles seraient pleines de défaillances. Et s’il y a des défauts de procédure, c’est que l’enquête est mal faite et heureusement que nous ne sommes pas condamnés. C’est l’État de droit et la démocratie. « Il vaut mieux hasarder de sauver un coupable que de condamner un innocent », écrivait Voltaire.
[ CULTURE ? ] "Je suis parti d’histoires qui me sont arrivées en vrai pour bâtir une histoire complète. Ensuite seulement on ajouté la fiction à ce qui est une véritable enquête policière."#Lincorrect a rencontré le flic scénariste d'#Engrenages ????????https://t.co/y0No7ejycn
— L'Incorrect (@MagLincorrect) February 4, 2019
Si vous avez pris le parti de ne pas changer les noms des personnages, avec Olivier Gourmet en Dupont-Moretti, vous avez privilégié l’interprétation à la stricte ressemblance…
Quand je suis allé voir Olivier Gourmet, la première chose qu’il m’a demandée était de changer de nom. Je ne le souhaitais pas pour ne pas susciter la méfiance. Le travail des comédiens n’est pas un travail d’imitateur, tout est question d’équilibre entre la place à laisser aux acteurs et mon rapport obsessionnel au réel.
J’ai pensé à Gourmet très tôt et lors de notre rencontre j’ai vu qu’il était du même bois que Dupont-Moretti. Mais j’ai réellement mesuré cela une fois en salle de montage, et dans son évolution jusqu’à la plaidoirie finale, sur laquelle j’ai construit tout mon film, Gourmet et Moretti ne font plus qu’un.
Propos recueillis par Arthur de Watrigant et Romaric Sangars[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





