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Astérix, la fin d’une ère

Scénarisé par Jean-Yves Ferri et illustré par Didier Conrad, « Astérix et le Griffon » est un album ennuyeux et enfantin, sans scène marquante et avec des personnages sans saveur.

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À lire le dernier opus d’Astérix scénarisé par Jean-Yves Ferri et illustré par Didier Conrad, on comprend pourquoi Hergé n’a jamais voulu céder les droits de sa créature après sa mort. Nos héros de papier, aussi immortels qu’ils soient, sont le reflet de leur époque et peu sont ceux qui peuvent s’adapter à un temps qui n’est pas le leur. Imaginerait-on aujourd’hui Tintin aux prises avec notre modernité glapissante, Haddock s’en prenant à Daech, Tournesol découvreur d’un sérum contre le COVID ? Pourtant, Hergé est l’un des seuls auteurs de bande-dessinée qui a su cadenasser son héritage. Pour les autres, le ravalement de façade est de mise, et tant pis si le résultat est plus ou moins heureux. Spirou est devenu une créature polymorphe déclinée à l’infini, lorsque Blueberry et même Corto Maltese sont confiés à des petits papes de la BD intello et arty – sans doute pour casser leur image vieillissante et un peu trop conservatrice (Bastien Vivès, Blutch et consorts).

Si Ferri multiplie les clins d’œil à notre société, ils demeurent noyés dans une histoire mal fagotée et surtout très enfantine, qui rappelle plus les scenarii simplistes de Super Picsou Géant que le travail d’orfèvre de son prédécesseur

Pour autant, la mission du duo Ferri-Conrad était claire : rester dans les clous de Goscinny et Uderzo, ne pas céder aux sirènes du reboot ou de l’opportunisme post-moderne. Quasiment un apostolat pour les deux bédéistes, désormais seuls garants de l’héritage du Gaulois : il faut savoir céder à certaines thématiques sociétales sans pour autant vendre son âme, sous le regard sourcilleux des ayants-droits et des éditions Albert-René. Pari réussi ? Pas vraiment. C’est en lisant cet album ennuyeux et sans véritable enjeu qu’on prend mieux toute la mesure du génie de Goscinny – si besoin était. Goscinny parlait avant tout de son temps et de son pays, et la plupart des grands albums d’Astérix constituaient une caricature désopilante des manies et des névroses de ses contemporains : frénésie pompidolienne (Le Domaine des Dieux), lutte des classes (Le Cadeau de César), émancipation de la classe ouvrière, avènement d’une bourgeoisie de parvenus (Les Lauriers), critique de la technocratie (Obélix et Compagnie) ou même errances réjouissantes d’un mondialisme décomplexé dans Astérix Légionnaire – sans doute le meilleur album de la saga, qui cumule les instants de bravoure.

Ici, on est loin du compte. Si Ferri multiplie les clins d’œil à notre société, ils demeurent noyés dans une histoire mal fagotée et surtout très enfantine, qui rappelle plus les scenarii simplistes de Super Picsou Géant que le travail d’orfèvre de son prédécesseur. Pour quelques références gentillettes au complotisme (l’un des Romains s’appelle Fakenius) et quelques pics opportunistes (un certain « Kloroquine » se trompe constamment d’ingrédients pour la potion magique), pas grand-chose à se mettre sous la dent : la plupart des personnages sont en pilotage automatique, voire carrément absents. C’était sans doute la volonté de Ferri, que de « paralyser » ses personnages dans le froid et dans l’inaction, histoire de faire quelque chose de neuf : ici, la potion magique est gelée et Panoramix fâcheusement enrhumé. Le problème, c’est que rien ne les sort de leur torpeur, surtout pas cette mission de sauvetage sortie de nulle part et une tribu d’amazones totalement cliché, seulement là pour remplir le nécessaire quota de bonnes femmes émancipées.

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Narrativement, Ferri s’est pourtant creusé pour sortir des sentiers battus, et retrouve la narration à rebours dont s’était déjà servi Goscinny dans Les Lauriers de Césars : Astérix et le Griffon commence ainsi in media res, alors que nos Gaulois sont en route pour le pays des Sarmates, qui correspond à l’actuelle Russie. Mais déjà le bât blesse : on ne comprendra jamais vraiment pourquoi ils sont accourus défendre une puissante tribu composée en partie d’amazones, contre l’arrivée d’une cohorte de romains bien décidée à mettre la main sur un griffon mythique, et menée par un clone de Houellebecq bombardé géographe impérial. Au final, cet aller et retour en terre slave n’aura aucune image iconique, aucune scène marquante – et seuls quelques bons mots parviennent à nous décrocher une esquisse de sourire. Cet Astérix version 2020, à force de louvoyer entre les pièges d’un legs pesant et les tentations du moderne, finit par être totalement aseptisé. À la fin, Obélix donne son « 06 » à une amazone russe, comme n’importe quel collégien stupide : presque un blasphème.

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