Chaque époque a son vertige : ainsi le XVIe siècle fut celui du déchirement religieux, le XIXe celui de la question sociale, le XXe celui du totalitarisme. À n’en pas douter, c’est la crise écologique qui sera le grand défi du nôtre, non qu’il n’en existe d’autres – après tout, le « progrès » est-il autre chose que l’empilement des crises, qu’elles soient spirituelles, démographiques, anthropologiques ou technologiques ? –, simplement que cette question conditionne par nature la possibilité de toutes les autres.
Et comme pour tout problème politique, il convient de se plonger dans le passé pour en tirer quelques leçons utiles. C’est chose faite pour l’écologie : avec Un Monde sans ressources, l’historien Mathieu Arnoux signe une enquête interdisciplinaire érudite et passionnante, toute quelques fois, qui, assumant de poser aux archives des interrogations de notre temps, se penche sur le rapport du monde médiéval à la gestion des ressources – aussi, à leur absence.
Dans le régime renouvelable du Moyen Âge, l’« ordre social fait du besoin légitime la règle de l’accès aux flux des biens de ce monde »
Et les leçons sont nombreuses. D’ordre étymologique d’abord : le mot « ressource » renvoyait jadis à l’idée d’un rebond pour échapper à la détresse, à l’espoir d’un secours face aux incertitudes du futur, d’où l’expression « homme de ressources ». C’est avec la modernité, en premier chez le libéral Jean-Baptiste Say, que le mot perd son caractère miraculeux pour être ravalé à sa dimension purement matérielle : la nature devenait un partenaire de plein droit – en clair, un réservoir – des hommes pour leurs activités économiques.
Ainsi est introduite la thèse principale de l’ouvrage, thèse à méditer alors qu’il nous est devenu impératif de repenser les « limites ». Dans le régime renouvelable du Moyen Âge, l’« ordre social fait du besoin légitime la règle de l’accès aux flux des biens de ce monde », principe qui, en plus de discriminer le superflu ou au moins d’en penser les « usages pauvres », obligeait moralement les pouvoirs religieux et nobiliaires à venir au secours des plus démunis. A contrario, le régime non-renouvelable sorti de la Révolution industrielle « fonde la croissance sur un stock illimité de ressources gratuites » sans principe de répartition ni de soutenabilité jusqu’à ce que mort s’ensuive.
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Par l’étude scrupuleuse du Paris médiéval, l’auteur réfute le mythe du progrès technique comme unique facteur de croissance et sans lequel le monde serait condamné à l’état stationnaire. « La stabilité sur le très long terme du mix de matériaux et des mix énergétiques suggère que la croissance ne procède pas d’un courant de ruptures techniques ». En l’occurrence, elle y est le résultat d’une « opération d’ingénierie du territoire menée à une échelle régionale sous l’autorité du souverain » pour tirer le meilleur parti de ressources locales limitées. Bref, le fruit d’une bonne politique. « Un demi-millénaire avant le début de la révolution industrielle, la croissance démographique et la hausse des niveaux de vie pouvaient donc aller de pair avec la sobriété d’un système de ressources en flux. »
Tout n’est pas monolithique cependant, car déjà perçoit-on les germes du régime « extractiviste »: les hommes commencent à se faire gestionnaires d’un appareil producteur de biens de stocks – biens renouvelables toutefois et pas encore fossiles. De sa relecture passionnante du Roman de Renart, l’auteur conclut à une « crise de transition qui oblige le goupil et ses amis – menacés par la diminution des flux d’alimentation en oiseaux et rongeurs, elle-même liée à la diminution des espaces incultes – à s’attaquer aux stocks constitués par les paysans et les moines blancs : poulaillers, greniers, celliers, ruches ». Aussi, l’étude détaillée de l’Ordre de Cîteaux témoigne, par leur politique d’appropriation des ressources en vue du commerce (certes très encadré et mis au service du développement de l’ordre), d’une première dynamique industrielle à l’échelle européenne – bien loin du dépouillement radical prôné au même moment par Grandmont ou par les franciscains. Et l’auteur de finalement pointer du doigt la démesure gothique – c’est pourtant la seule folie qui soit véritablement sage.

Albin Michel, 368 p., 22,90 €





