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Axelle Girard : « Il n’y a pas de scolarisation unique pour toutes les situations de handicap »

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Publié le

24 janvier 2022

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Le 14 janvier, Éric Zemmour a dénoncé l’obsession d’inclusion des enfants handicapés dans l’école ordinaire. S’en est suivie la coutumière tartuferie des indignations. Axelle Girard, directrice d’Educ’France, nous donne son point de vue sur la situation scolaire de ces enfants et sur la capacité de l’école à (bien) les accueillir. Entretien.
Enfant trisomique

D’après votre expérience avec les familles, quelle est la réalité des enfants handicapés à l’« école de la République » ? 

Il faut d’abord récuser l’expression d’« école de la République », souvent reprise dans une acception qui exclut les écoles privées et les rejette hors de la République. Les écoles privées sous contrat, dites écoles libres, comme les écoles privées hors contrat, ou écoles indépendantes, font tout autant partie de la République que les écoles publiques. N’acceptons pas ce vocabulaire qui mène tout droit aux discriminations.

S’agissant des enfants handicapés, l’actuel président de la République a promis beaucoup, et ce n’est pas le premier à faire du handicap l’une de ses priorités. Dans les faits, des dizaines de milliers d’enfants restent sur le bord de la route sans être scolarisés véritablement. Soit ces enfants restent à la maison, soit ils se retrouvent dans des structures médico-sociales dont le souci premier n’est évidemment pas de développer leurs compétences intellectuelles. Il n’y a pas de solution unique de scolarisation pour toutes les situations de handicap. En conséquence, il n’est pas raisonnable de prétendre intégrer tous les enfants quoi qu’il en coûte dans des classes ordinaires, même avec un accompagnant. Symétriquement, on ne peut pas décréter que tous les enfants handicapés devraient être pris en charge dans des structures spécialisées. C’est pourquoi un projet personnalisé de scolarisation (PPS) est rédigé pour chaque enfant, afin d’évaluer et de personnaliser la prise en charge adéquate.

Les enseignants sont très majoritairement favorables à l’objectif d’inclusion, mais se disent eux-mêmes assez peu formés, en tout cas à l’école publique

En pratique, les familles cherchent l’établissement le plus à même d’accueillir leur enfant, de lui transmettre un maximum de connaissances, de l’accompagner pour les gestes quotidiens, bref quantité de choses dont on n’a pas forcément idée quand on n’élève pas soi-même un enfant handicapé. En fait, de nombreuses familles trouvent une solution dans les écoles indépendantes quand elles n’en trouvent pas dans l’école publique ou dans des structures médico-sociales publiques. Les écoles indépendantes sont souvent des établissements à taille humaine, mieux adaptés à la prise en charge d’enfants différents. Certains, à rebours des clichés, accueillent uniquement des enfants handicapés ou ayant des troubles de l’apprentissage caractérisés. Et si elles le font, c’est souvent, mais pas toujours, parce que leur inspiration chrétienne leur commande de mieux accueillir la diversité que ne le font les établissements publics. Je me rappellerai toujours cette maman qui, lors du débat que j’avais organisé en 2019 entre Anne Coffinier et Philippe Meirieu, avait dit que les écoles hors contrat étaient précisément les seules qui étaient à même d’offrir une école à sa fille, par opposition à l’école publique… Et Meirieu d’acquiescer !

Les enseignants sont-ils formés à l’accueil et à la compréhension du handicap ? 

Les enseignants sont très majoritairement favorables à l’objectif d’inclusion, mais se disent eux-mêmes assez peu formés, en tout cas à l’école publique. En 2005 déjà, l’UNESCO prônait davantage de formation des enseignants pour garantir l’inclusion scolaire des enfants handicapés. Pas sûre qu’on en ait tiré toutes les leçons, d’autant que les enseignants peuvent être tentés de se reposer sur les aidants à l’inclusion (AVS/AESH). Pour tenter de pallier ces lacunes, nous proposons à l’association Créer son école, et en partenariat avec l’école WALT (spécialisée dans l’accueil d’enfants atypiques), des formations pour les enseignants.

En école ordinaire, les enseignants ont-ils seulement le temps, l’énergie ou même l’envie de s’occuper de ces enfants ? 

Ils sont aidés par les auxiliaires de vie scolaire et les accompagnants. Mais leur charge de travail les empêche de facto de bien s’occuper des enfants handicapés. L’école publique accueille 400 000 enfants handicapés. Or, il n’y a que 135 000 accompagnants, dont certains manquent, en prime, de formation. Il faut reconnaître à l’actuel gouvernement d’avoir accru le nombre d’aidants à l’inclusion scolaire, sans toutefois s’être attaqué frontalement à la question de leur statut, de leur rémunération et surtout, de la valorisation de leur action. En pratique, il n’est pas rare que les accompagnants arrivent plusieurs mois après le début de l’année scolaire en raison de la désorganisation du système, ce qui est préjudiciable à l’enfant.

Lire aussi : Mais Zemmour, pourquoi sauver l’école ?

La situation est-elle meilleure dans les écoles privées sous-contrat ? 

Les écoles privées sous-contrat accueillent souvent des enfants handicapés et, manifestement dans de meilleures conditions que l’école publique. Je crois que les écoles hors contrat sont celles dont on parle le moins, mais qui en font le plus pour les enfants handicapés. Le cadre privé est globalement plus favorable pour les familles, qui s’engagent financièrement pour garantir le meilleur accueil possible à leurs enfants. C’est parce que toutes les familles ne peuvent pas se le permettre que je suis attachée, à titre personnel, à l’objectif d’inclusion maximal de l’école publique. Mais la solution doit être une solution à la carte, en associant des temps de scolarisation en classe ordinaire et des temps adaptés. Cet équilibre doit s’adapter aux besoins de chaque enfant.

Dans les grandes villes, il est très difficile d’obtenir une AVS/AESH pour son enfant, alors que pour la plupart, c’est une condition sine qua non de leur présence au sein de l’établissement. Y’a-t-il eu des améliorations de ce côté ?

Il y a des améliorations, hélas assez marginales, en tout cas ressenties comme telles par les familles. Surtout, l’État n’est pas cohérent dans la mise en œuvre de son objectif d’inclusion. Il persiste en effet à discriminer les enfants scolarisés dans les écoles hors contrat en les privant de la prise en charge de l’aidant. C’est une disposition contre laquelle s’est érigée Créer son école depuis 2005, année de sa création. Et si en 2019, Anne Coffinier a obtenu que soient enfin pris en charge les trajets scolaires des enfants en Île-de-France, tout reste à faire pour qu’enfin, la puissance publique mette fin au traitement inique des enfants du hors-contrat. Il n’est pas normal que, dans une République qui prétend à l’égalité des chances, des enfants soient sanctionnés du seul fait qu’ils sont scolarisés dans une école hors contrat alors que c’est souvent la seule école qui leur ait dit oui ! Tous les jours, des familles subissent la double peine d’avoir des enfants handicapés, et de voir l’État les soumettre à un traitement injuste pour des raisons idéologiques. Voilà sur quoi devrait aussi porter le débat du handicap à l’école.

L’idéologie égalitariste de l’école républicaine est-elle compatible avec la prise en compte de la différence ? Que ce soit au niveau de l’accueil, mais aussi des adaptations pédagogiques nécessaires aux enfants ayant des besoins spécifiques ? 

L’objectif d’inclusion de l’école publique découle d’une approche philosophique qui prend sa source dans le droit supranational. L’articulation des droits fondamentaux de la personne avec l’objectif d’égalité à l’école publique soulève en effet des questions délicates, et relève parfois de la quadrature du cercle. Au fond, tout dépend de là où vous placez cet objectif d’égalité. Si vous visez l’égalité des chances, alors il faut admettre que certains enfants ne peuvent tout simplement pas être accueillis à l’école publique, et même ne peuvent pas être accueillis du tout à l’école. Ceux-là auront besoin d’une structure spécialisée pour se donner les meilleures chances d’être intégrés à la société demain. 

La Nation doit s’unir sur le fait qu’une instruction doit pouvoir être donnée aux enfants handicapés, même si le rythme d’apprentissage ne peut qu’être modulé au regard de la situation de chacun

Il y a aussi la question de la violence et du harcèlement en milieu scolaire. L’école ordinaire est-elle en capacité de protéger les enfants différents ? 

Non. Je crois très sérieusement que, si l’école doit tendre vers l’inclusion, elle doit être capable de reconnaître sa défaillance dans certains cas. Ces questions doivent être regardées du point de vue de l’enfant, et non plus du point de vue de l’établissement ou de « l’Éducation nationale » et des efforts – réels – qu’elle fait depuis cinq ans pour juguler le harcèlement. Quand les familles nous parlent de phobie scolaire ou de bullying, elles recherchent des solutions que l’école publique ne peut pas leur offrir hic et nunc. C’est pourquoi elles se tournent vers les écoles indépendantes, dont beaucoup se créent justement pour pallier les insuffisances de l’école publique.

Inversement, et je crois que beaucoup sont soucieuses de le faire et le font, les écoles indépendantes doivent s’ouvrir toujours plus à la différence. C’est aussi pour cela que Créer son école – Educ’France s’est battu pour défendre le droit des parents à l’instruction en famille. Quand votre enfant est harcelé ou atteint de phobie scolaire, il faut le déscolariser temporairement pour le protéger et rompre ce cycle infernal. Il est anormal que la loi complique ce processus de réaction salutaire des parents lorsque leur enfant est en danger.

Lire aussi : Enquête : l’école du fric

Éric Zemmour appelle à ouvrir davantage d’établissements spécialisés. Est-ce une bonne solution selon vous ? Ya-t-il suffisamment d’heures d’enseignement dispensés aux enfants dans ces établissements ?

Une partie de l’opinion publique reproche à Éric Zemmour de vouloir exclure les enfants handicapés de l’école, donc de tourner le dos à ce que la gauche appelle le « vivre-ensemble ». Voilà comment les propos de ce candidat ont été interprétés par une partie des Français : un candidat de l’exclusion contre l’idéal d’inclusion. L’objectif d’inclusion doit rester un objectif à atteindre, c’est en tout cas ma position. Dans les faits, les choses sont plus délicates, et il faut une variété de solutions de prise en charge pour répondre à la variété des situations de handicap et des besoins qui en découlent. La Nation doit s’unir sur le fait qu’une instruction doit pouvoir être donnée aux enfants handicapés, même si le rythme d’apprentissage ne peut qu’être modulé au regard de la situation de chacun.

De nombreux parents d’enfants handicapés se tournent vers le hors contrat ou même s’exilent en Belgique. Pour quelles raisons ? 

Les familles cherchent des solutions partout, y compris à l’étranger. Le rôle de la Nation est de les aider à trouver des solutions viables pour leurs enfants. Viables au quotidien, personnellement adaptées, loin de l’idéal de conformité et même de conformisme intellectuel et idéologique de l’école publique. On ne peut que regretter que, dans ce domaine comme dans d’autres, la logique de l’Éducation nationale soit trop souvent déclaratoire.

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