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Toutes les ZAD ne connaissent pas le destin funeste de Notre-Dame-des-Landes ou de Sivens. À Mont-Saint-Aignan, en Seine-Maritime, les gauchistes sont en passe de perdre une bataille importante au profit de jeunes agriculteurs écolo-conservateurs.
Un mouton bien gras rôtit autour de la broche. Des enfants grimpent sur les bottes de paille pendant que la bénédiction du prêtre asperge au goupillon les poules et le potager. En ce samedi ensoleillé d’automne, la ferme des Bouillons, rebaptisée « ferme Saint-Aignan », a invité ses nombreux amis pour fêter sa renaissance. « À toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes et il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. Il y eut un soir et il y eut un matin. Ce fut le sixième jour. » La lecture du livre de la Genèse, en préambule de la journée, cadre parfaitement avec ses allures de petit paradis terrestre. Les tables de banquet sont dressées sous la grange et le cidre coule à flots. Le tableau est manifestement idyllique. Malgré le vent qui fraîchit avec le soir, il règne une atmosphère familiale et reposante ; comme si le temps s’était arrêté.
Il faut donc faire un effort d’imagination pour se souvenir qu’il y a deux ans une ZAD de gauchistes sévissait dans cet espace en friche. Quelques graffs difficilement repeints, quelques vitres toujours cassées, mais la zone a été nettoyée de ses détritus. Chassés au petit matin par une CRS (Compagnie républicaine de sécurité) à l’été 2015, après trois ans d’occupation, la trentaine de squatteurs suscite alors l’intérêt des grands médias. France Télévisions, Télérama, Libération ou Le Monde viennent jouer les porte-paroles de la contestation. Depuis lors, les nouveaux propriétaires s’évertuent à réhabiliter dans la discrétion cette terre normande. L’objectif est de constituer une permaculture exemplaire avec vente directe de produits locaux auprès des habitants. Un projet de ferme pédagogique pour faire découvrir le monde agricole aux enfants de l’agglomération rouennaise est toujours dans les cartons, à défaut d’autorisation pour accueillir le public. De l’écologie intégrale, mais sans folklore ni violence ? La grande presse parisienne n’est pas venue couvrir l’évolution assez originale du site.
Guérilla Judiciaire
À quelques mètres de la rocade nord et du golf de Rouen, en bordure de la commune résidentielle de Mont-Saint-Aignan, Immochan, la filiale immobilière de la famille Mulliez, a été de déconvenues en déceptions au début des années 2010. Harcelé par la mouvance anarchiste, le promoteur a jeté l’éponge quand le terrain fut classé « zone naturelle protégée » par la municipalité. Sur ce dossier, droite et gauche étaient d’accord pour ne pas bé- tonner l’un des derniers espaces ruraux de la commune. De sorte que Immochan a revendu, au rabais, le terrain à la SCI In Memoriam. Plus exactement aux frères Mégard, agriculteurs catholiques bien connus en Seine-Maritime. La SAFER (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) n’a pas préempté la vente. L’extrême gauche locale, « Ras l’Front Rouen », a aussitôt imaginé un complot ourdi entre le grand capital du nord de la France et cette famille aux origines modestes.
Une mauvaise foi teintée de complotisme qui s’explique du fait que Thibault Mégard a été l’un des « Veilleurs » rouennais tandis que la ZAD des Bouillons débattait de l’intersectionnalité des luttes. Et il a eu le malheur d’être suppléant d’un candidat villiériste aux législatives dans le passé. Les agriculteurs sont probablement trop à droite pour que les animaux puissent paître en paix. Faut-il donc être de gauche pour planter des carottes ? Bref, les sympathisants de La Manif Pour Tous ont repris une ancienne ZAD et la potion est amère pour le collectif libertaire. En 2014, le maire socialiste sortant a d’ailleurs été sèchement battu aux municipales.
Désormais, la plupart des embuscades de « Fort Mégard » se tiennent au tribunal. À chaque procédure, une nouvelle bataille pour les jeunes cultivateurs, et les frais de justice s’accumulent (environ 8000 euros) sans que la partie adverse ne rembourse ses recours abusifs et ses détournements administratifs qui engorgent les prétoires. Des avocats militants ne facturent pas leurs camarades et relayent habilement leur guérilla judiciaire à l’aide de connaissances dans la presse locale. Une stratégie partisane inconnue dans le camp conservateur.
En attendant, Baptiste et Mathieu Mégard, jeunes agriculteurs de 27 et 35 ans, désespèrent de monter une serre. Le moindre permis de construire traîne en longueur. « La municipalité soutient le projet mais le PLU (Plan local d’urbanisme) ne devrait être révisé qu’en 2019 par la métropole de Rouen-Normandie, dirigée par Frédéric Sanchez. Lequel est allié aux Verts depuis qu’il a pris la succession de Laurent Fabius », nous explique Thibault Mégard. Les Verts contre une ferme écologique, le paradoxe n’étonne plus. En attendant, la métropolisation des communes urbaines a des effets de recentralisation administrative assez néfastes au plan local.

Voiture taguée Pneus Crevés
Un distributeur automatique de fruits et légumes bio est déjà à la disposition de la clientèle locale. Assez rentable malgré un investissement de 35 000 euros, le prêt bancaire devrait, à terme, être remboursé. Mais le site est sous vidéosurveillance. La voiture des Mégard a déjà été taguée, les pneus ont été crevés, il faut donc rester vigilant. D’autant que les menaces physiques se doublent toujours d’une offensive juridique : « Comme la cabane qui abrite les casiers de vente directe a été bâtie à un mètre de la route (pour ne pas détruire une haie existante), elle a bien entendu fait l’objet d’un recours administratif. Le PLU prévoit la possibilité de monter un abri à 5 mètres ou bien en limite de route. Mais pas à un mètre de la route… », poursuit l’aîné des frères Mégard.
Pire, les militants d’extrême-gauche rôdent alentour et surveillent les allées-venues. Pour se protéger des vues, les agriculteurs cauchois ont installé des talus tout autour de la propriété au printemps 2017. Les anciens zadistes ont immédiatement alarmé la presse et laissé croire que la ferme allait se transformer en décharge…
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Bouygues, chargé de convoyer la terre et le compost, a fait stopper ses camions dès que la presse locale a commencé à s’émouvoir du projet. Le « talus cauchois » n’est donc pas complètement terminé. Mais les Mégard ne lâchent rien.
Une autre association qui souhaitait faire de la thérapie par les plantes et les animaux aux côtés de la ferme Saint-Aignan n’a pas eu cette patience. Laurent et Sabine Bidault, fondateurs de l’association « Cheval-espérance », très sollicitée pour son centre d’équithérapie pour les handicapés, a préféré, cet été, reporter sine die son projet d’ouverture d’une nouvelle structure devant l’épaisseur des tracasseries administratives et le contexte politique de la ferme.
Malgré les réjouissances qui clôturent deux ans de combat, « Fort Mégard » n’a donc pas fini de se défendre contre les assauts des preneurs d’otage de l’écologie politique. La zone à défendre est désormais tenue par des catholiques et des agriculteurs du coin. Deux anciens mondes qui persistent à renaître et que les nouveaux ruraux et la petite bourgeoisie estudiantine ne peuvent et, surtout, ne veulent pas comprendre.
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