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Benoît XVI, l’incompris

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Publié le

26 octobre 2020

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Malgré sa stature intellectuelle, le pape Benoît XVI a essuyé de nombreuses critiques durant son pontificat. Le journaliste allemand Peter Seewald prend sa défense dans une biographie monumentale.
Benoit XVI

« Il faudrait en finir avec la mauvaise foi, le parti pris et, pour tout dire, la désinformation dès qu’on parle de Benoît XVI ». Le fait que même Bernard-Henri Lévy, dans une tribune publiée en janvier 2010 dans le Corriere della Sera, se soit indigné de la partialité dont le pape émérite fait l’objet signale l’ampleur du déséquilibre. Il était temps que le blason injustement terni de Benoît XVI soit redoré. Dans un livre-fleuve (1 100 pages !), paru en mai 2020 et non traduit en France, c’est la tâche à laquelle s’attelle Peter Seewald, ancien rédacteur en chef du Spiegel, qui connaît particulièrement bien le pape émérite auquel il a consacré plusieurs livres depuis 1996.

Mozart de la théologie

Joseph Ratzinger naît en 1927 à Marktl-am-Inn, dans une Bavière profondément catholique. Le père, également prénommé Joseph, voit sa carrière de gendarme freinée par son antinazisme résolu. Le jeune garçon, comme toute sa classe d’âge, est enrôlé de force dans les Jeunesses hitlériennes, mobilisé pendant la guerre, et fait en 1945 un bref séjour dans un camp de prisonniers allié. Cette expérience du totalitarisme lui inspire une aversion profonde pour toute forme d’oppression politique et de violence, et un goût prononcé pour le dialogue qui marque son œuvre d’universitaire et de prélat. La guerre lui permet aussi de mûrir la décision de rentrer dans les ordres. Il est ordonné prêtre en 1951, en même temps que son frère aîné Georg.

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Son intelligence remarquable ne passe pas inaperçue. Ratzinger est nommé professeur de théologie à Frisingue puis Bonn. Ses cours, dont la fraîcheur et la clarté tranchent avec une scolastique vermoulue, font sensation et lui valent une réputation d’ouverture à la modernité. Plébiscité par ses élèves qui se bousculent pour l’écouter, le jeune « Mozart de la théologie », comme l’appelle son ami Franz Niegel, est rapidement remarqué par l’influent cardinal Frings, archevêque de Cologne, véritable éminence rouge du très catholique chancelier Adenauer. Ratzinger devient son conseiller théologique lors du concile Vatican II, qui s’ouvre en 1962.

Les deux conciles

L’éminence grise du vieux cardinal ne tarde pas à faire parler de lui. C’est à son instigation que le prélat prononce le célèbre discours de Gênes, critiquant la vision étriquée du concile favorisée par le Saint-Office, l’ancêtre de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Avec d’autres théologiens comme les Français Yves Congar et Henri de Lubac, Ratzinger et Frings poussent les évêques à transformer le concile, à l’origine destiné à entériner des propositions doctrinales convenues, en une véritable instance de réforme.

Par la suite, Ratzinger est accusé par ses détracteurs (notamment le sulfureux théologien suisse Hans Küng, l’un de ses principaux critiques, copieusement étrillé par Seewald) d’avoir « trahi l’esprit du concile ». Traumatisé par les évènements de 1968 auxquels il assista à Tübingen où il enseignait alors, il serait devenu le doctrinaire rigide que ses adversaires dépeignent. Rien n’est plus faux, selon Seewald : il incarne et défend au contraire le « vrai concile » face au « concile des médias » fantasmé par les dynamiteurs progressistes qui, comme Küng, étaient absents des débats, qu’ils ne se privaient d’ailleurs pas de commenter devant les caméras.

Selon Seewald, il incarne et défend au contraire le « vrai concile » face au « concile des médias » fantasmé par les dynamiteurs progressistes qui, comme Küng, étaient absents des débats, qu’ils ne se privaient d’ailleurs pas de commenter devant les caméras

Paul VI, qui l’apprécie, nomme Ratzinger archevêque de Munich en 1977. Mû par le sens du devoir, il accepte, comme il acceptera le poste de préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi que lui confie Jean-Paul II en 1981, et son pontificat en 2005. Bien qu’il eût préféré se consacrer à la recherche théologique (il remit plusieurs fois sa démission à Jean-Paul II, qui la refusa), il n’en exerça pas moins ces charges qu’il n’avait pas recherchées avec obéissance et rigueur.

Le mal-aimé

C’est de sa nomination à la tête de l’ex-Inquisition que date la croisade médiatique lancée contre lui. Ses adversaires progressistes, qui le traitent volontiers de « Panzerkardinal » et de « Grand inquisiteur », lui reprochent son intransigeance doctrinale et ses prises de position perçues comme rétrogrades en matière de morale sexuelle. Son élection au siège de Pierre lui vaudra des attaques incessantes et des soutiens pour le moins inattendus, comme BHL ou encore Werner Herzog, qui s’indigne du traitement médiatique qu’on lui réserve et qualifie Benoît XVI de « penseur le plus profond des temps nouveaux ».

Seewald revient sur les nombreuses crises qui ont émaillé son pontificat : discours de Ratisbonne, affaire Williamson, déclarations sur le préservatif, abus sexuels… Chacune de ces affaires voit le pape vilipendé par les médias avec des raffinements de mauvaise foi. Nul ne songe à rappeler qu’il est le premier à avoir durci la législation canonique contre les prêtres coupables d’abus, dès les années 1980 ; qu’il lance l’assainissement financier de l’Église poursuivi par François ; que, d’après son ami le Premier ministre israélien Shimon Peres, les relations entre l’Église et le judaïsme furent sous son pontificat « les meilleures depuis la mort du Christ » ; ou encore que le discours de Ratisbonne donna lieu, in fine, à des avancées significatives dans le dialogue islamo-chrétien.

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Le mépris va parfois jusqu’à la muflerie. Ainsi le Foreign Office britannique publie-t-il par erreur une note préparatoire au voyage pontifical en Grande-Bretagne d’avril 2010 au contenu ahurissant. Décrivant une « visite idéale » du pape, le document, à l’origine simple plaisanterie potache,  recommande notamment la bénédiction d’un mariage gay, l’ouverture d’une clinique d’avortement et le lancement d’une gamme de préservatifs siglés. Bref, le chic anglais.

Détachement du monde

Ce battage médiatique dispense ses critiques de s’intéresser à sa pensée remarquablement profonde. Ses encycliques, Deus caritas est, Spe salvi et Caritas in veritate, sont des joyaux d’équilibre et de précision ; dans cette dernière, il introduit notamment le concept d’« écologie intégrale », que François développera. Le pape argentin achève également une quatrième encyclique, Lumen fidei, commencée par son prédécesseur. La trilogie que Benoît XVI consacre à la figure du Christ est un sommet de théologie. Grand liturgiste, il élargit l’usage de la forme extraordinaire du rite romain, apaisant les dissensions héritées de l’après-concile. Enfin, loin de l’image de prélat distant et rétrograde qu’on tente de lui accoler, il se fait le chantre d’une Église humble, ouverte au dialogue et enracinée dans la foi.

Il n’en oublie pas moins de rappeler les dirigeants à leurs responsabilités. Ainsi, un discours au Bundestag dans lequel il rappelle les fondements de l’État de droit et l’exigence de justice face au rationalisme positiviste, qualifié de « leçon de politique » par le journaliste Henri Tincq, lui vaut une ovation debout inattendue de la part des députés allemands. En somme, n’en déplaise aux esprits partisans, il entretient plus de points communs qu’on ne le croit avec son successeur.

Préoccupé par la décadence spirituelle de l’Occident, il prédit l’émergence d’une Église minoritaire mais engagée, au milieu d’une société indifférente, sinon hostile. Il appelle les chrétiens à se détacher du monde pour cultiver leurs racines intérieures

Préoccupé par la décadence spirituelle de l’Occident, il prédit l’émergence d’une Église minoritaire mais engagée, au milieu d’une société indifférente, sinon hostile. Il appelle les chrétiens à se détacher du monde pour cultiver leurs racines intérieures. Ce détachement, il le mettra lui-même en pratique le 11 février 2013, lorsqu’il annonce son retrait. Cette décision, inouïe depuis sept siècles, fait l’effet d’un coup de tonnerre.

Les amateurs de révélations croustillantes en seront pour leurs frais : Seewald confirme, s’il était besoin, que le retrait n’est dû à aucun motif secret. Les rumeurs relayées par le journaliste américain Rod Dreher, imputant le retrait du pape émérite à son impuissance face à la corruption de la Curie prétendument truffée de réseaux homosexuels, font l’objet d’un démenti aussi bref que catégorique. En réalité, Benoît XVI, sentant ses forces diminuer au point de mettre en péril l’exercice de sa charge, a compris, après mûre réflexion, qu’il était temps pour lui de laisser sa place, afin de ne pas fragiliser inutilement la barque de Pierre. Un repos bien mérité pour celui qui se définit, avec une modestie qu’on chercherait en vain chez les éditorialistes qui l’ont brocardé, comme un « simple ouvrier dans la vigne du Seigneur ».

Benedikt XVI. Ein Leben de Peter Seewald
Droemer Knaur, 1184 p., 38€

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