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Amoureux fou de sa patrie, l’écrivain ne cessera de l’exhorter d’être à la hauteur de sa mission, temporelle et spirituelle.
Georges Bernanos avait deux passions : la chrétienté et la France. Il ne concevait pas l’une sans l’autre. La France avait pour lui une vocation spirituelle. Mauriac disait jadis que, tout compte fait, Barrès n’avait pas la tête politique. Bernanos, certainement, l’avait encore moins et, cependant, la moitié de son œuvre, qui n’est pas la moindre, porte sur la politique de son temps. Barrès a fui sa faiblesse politique en s’humiliant au centre, comme il le disait lui-même, alors que Bernanos a transcendé la sienne en prenant toujours le point de vue le plus élevé, d’où il pouvait confondre les politiques et être dans le vrai à leurs dépens.
Bernanos, qui ne connaissait rien à la politique, en avait une intelligence prophétique. Étranger à la filiation barrésienne, son jugement est clair: « Le respect que je sens pour la mémoire de Maurice Barrès ne peut s’empêcher d’écrire que le nationalisme a été inventé pour résoudre des cas de conscience plus littéraires que politiques, fournir d’une foi humaine, d’une religion humaine, des gens de lettres déchristianisés ou pour mieux dire déshumanisés (c’est la même chose) jusqu’à la racine de l’être. »
Bernanos détestait l’optimisme parce qu’« hélas! On peut entretenir l’espérance par des mensonges, comme on maintient l’apparence d’une prospérité économique par l’inflation ». Au lendemain de la guerre, c’est la liberté qu’il jugeait la plus menacée : « Alors que tous les intellectuels du monde célèbrent le triomphe final, irrévocable de la Démocratie, le principe de la liberté se dégradait lentement à notre insu. L’idée de Démocratie se répandait de plus en plus dans le monde, au point d’y régner presque sans conteste sur les esprits, mais l’idée de liberté est-elle nécessairement solidaire de l’idée de Démocratie ? La vérité, c’est que l’idée de démocratie n’évoquait plus depuis longtemps qu’un idéal égalitaire de réformes sociales destinées à assurer le confort des masses, sous la tutelle croissante de l’État. […] On me reproche parfois de n’être pas démocrate. Je ne suis ni démocrate ni anti-démocrate. J’estime seulement que ce mot de démocrate n’offre plus rien de clair ni de satisfaisant pour l’esprit. »*1
Si Bernanos ne comprenait rien à la politique, il comprenait si profondément la France qu’il en venait à parler tout naturellement en son nom, il incarnait son honneur intellectuel dans la tourmente où, avant comme après la guerre, tant d’esprits chaviraient
Bernanos était essentiellement en conflit avec la démocratie bourgeoise, qui est une démocratie formelle, et avec ce qu’elle appelle ses valeurs. Ce que Bernanos comprit, c’est que la France et l’Église de gauche seraient, au nom de la Justice sociale, aussi bêtes que la France et l’Église de droite l’avaient été au nom de l’Ordre social, et qu’au fond l’une et l’autre étaient la même France bourgeoise et la même Église du côté du manche – qui, écrit-il en 1947, « décrétèrent la justice sociale à la manière d’un débiteur insolvable déclarant solennellement qu’il paie ses dettes ». Il sait que le nazisme, le fascisme, le marxisme léniniste, le libéralisme économique étaient autant de rameaux d’un seul tronc et, s’il avait connu l’histoire des grandes doctrines économiques, il aurait insulté, comme il savait parfois le faire, Ricardo d’avoir planté ce tronc abusivement détourné du jardin de nos physiocrates et d’Adam Smith.
Bernanos n’aimait pas ce que la révolution industrielle avait fait du rapport entre les hommes. D’où La France contre les robots. Il est facile d’imaginer comment il eût accueilli la révolution numérique et le paradis terrestre de l’homme augmenté. Il pensait: « Les maîtres de la civilisation des Machines ne croient pas à la supériorité de la langue française pour les mêmes raisons pour lesquelles l’Académie de Berlin fondait jadis une opinion contraire. Il va de soi que la langue française ne peut être jugée supérieure à la fois par les humanistes de l’Académie de Berlin et par les hommes de San Francisco. » Il n’avait que trop bien anticipé ce qui nous arrive.
Indestructible espérance
À partir de la guerre, Bernanos se plaint de ce que l’urgence de la situation, qui l’assignait à écrire des lignes d’appels au secours, l’avait détourné de sa tâche de romancier. Dans sa magnifique préface à la dernière réédition des Grands cimetières sous la lune , Michel del Castillo dit que « Georges Bernanos écrit avec son intelligence, avec sa sensibilité d’écorché vif, avec sa rage et indestructible espérance. […] Georges Bernanos a beau répéter qu’il ne connaît de la religion de ses ancêtres que le catéchisme de son enfance, on se dit que ce catéchisme pensé, médité, vaut toutes les sommes théologiques. »
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Si Bernanos ne comprenait rien à la politique, il comprenait si profondément la France qu’il en venait à parler tout naturellement en son nom, il incarnait son honneur intellectuel dans la tourmente où, avant comme après la guerre, tant d’esprits chaviraient. L’honneur et la charité étaient les vertus qui l’habitaient, en un temps où l’on nous oppose le bon sens et où les chrétiens n’osent plus prêcher rien d’autre que la « justice comme le monde la donne ». « Il est vrai que je suis seul à dire ces choses, écrivait-il en 1945, mais il est sans doute bon que je sois seul. Quand on a le courage de vivre et de mourir seul, on peut courir la chance de semer le grain des réconciliations futures. » Si le grain ne meurt…
*1. La France contre les robots, Librairie Plon et Livre de poche, 1 970.
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