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Bernard Lugan : « Si l’ethnisme n’explique pas tout, rien ne s’explique sans lui »

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Publié le

15 mai 2023

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Auteur de nombreux ouvrages sur la question, ex-enseignant à l’université de Lyon III et à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr, Bernard Lugan est l’un des meilleurs spécialistes français de l’Afrique et plus particulièrement du Sahel. Selon lui, les échecs de la France dans la région sont d’abord le fruit de son incapacité à intégrer le facteur ethnique.
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Quelle est aujourd’hui l’ampleur du sentiment anti-français en Afrique, notamment au Sahel, et quelles sont ses causes ?

Je vois trois grandes raisons au cuisant échec actuel de la France en Afrique. Premièrement, sur le plan politique, la France s’est embourbée dans des postulats philosophiques se voulant universels, s’obstinant à proposer le dialogue et le partage du pouvoir à des populations en rivalité depuis la nuit des temps. Deuxièmement, les comportements sociétaux de ses « élites » ont fait perdre à la France tout prestige car en Afrique, les familles sont encore formées de l’union d’hommes et de femmes, les LGBT sont des étrangetés et le mariage pour tous une monstruosité. Troisièmement, c’est l’absence de vision stratégique des dirigeants français, qui ont oublié les sages recommandations du Gouverneur de l’AOF en 1953 : « Moins d’élections et plus d’ethnographie, et tout le monde y trouvera son compte. »

Lire aussi : France en Afrique : Quitter le mirage

Au contraire, les responsables français n’ont cessé de vouloir imposer des élections, refusant de voir qu’à l’intérieur des artificielles frontières africaines, l’ethno-mathématique électorale donne automatiquement le pouvoir aux plus nombreux, ce qui provoque le soulèvement périodique des moins nombreux. Ils n’ont pas davantage compris qu’au Sahel, l’affirmation d’une constante islamique radicale est d’abord la surinfection d’une plaie ethno-raciale millénaire.

Dans quelle mesure peut- on parler d’échec en ce qui concerne Barkhane ?

Les militaires de Barkhane ne firent qu’appliquer une politique définie sans eux à l’Élysée. Ils ont très vite constaté que si l’ethnisme n’explique pas tout, rien ne s’explique sans lui. Or, par idéologie, les décideurs français successifs ont refusé de prendre en compte cette évidence, mettant donc nos armées entre l’enclume et le marteau. Ils ont postulé que la solution de la question sahélienne passait par des élections. Or, l’ethno- mathématique électorale confirmant scrutin après scrutin la domination démographique, donc démocratique, des plus nombreux, les élections entretiennent le conflit.

Conserver une influence en Afrique est-il crucial pour la puissance française ?

L’Afrique subsaharienne ne représente que 3 % des exportations françaises. Pour ce qui est des importations, les chiffres sont voisins. La France n’y a donc pas de véritables intérêts à défendre. En revanche, elle doit impérativement établir un partenariat avec les pays de l’Afrique du Nord, de l’Égypte au Maroc car ils sont en quelque sorte son glacis face à la déferlante migratoire venue du sud du Sahara.

« Cet échec explique pourquoi de plus en plus nombreux sont les pays qui se redonnent des régimes autoritaires et cherchent des modèles et des soutiens en Chine, en Turquie et en Russie »


Bernard Lugan

Les pays africains qui ont pris un tournant russe ces derniers mois le regretteront- ils selon vous ? La France n’est-elle pas finalement le partenaire le plus favorable pour les pays du Sahel ?

Pour le moment le problème se pose en d’autres termes. La démocratie que les élites françaises postulent être le remède aux maux du continent n’y a apporté ni développement économique, ni stabilité politique, et encore moins sécurité. Cet échec explique pourquoi de plus en plus nombreux sont les pays qui se redonnent des régimes autoritaires et cherchent des modèles et des soutiens en Chine, en Turquie et en Russie.

Cette dernière agit à travers l’option militaire, ayant bien compris que le développement de l’Afrique selon les critères occidentaux n’est qu’une chimère. Comment d’ailleurs imaginer développer un continent qui, dans les années 2050, aura une population comprise entre deux et trois milliards d’individus ? Plutôt que « labourer l’océan » du développement, la Russie a donc décidé de se placer au cœur de ces véritables structures de pouvoir que sont les forces armées.

Lire aussi : Le sentiment anti-français gagne l’Afrique de l’Ouest

Un grand basculement est donc en cours en Afrique. Face à lui, les dirigeants français ont le choix entre deux options. Ou ils continuent de camper sur le préalable démocratique, ce qui relèverait d’une forme d’autisme politique et serait perçu en Afrique comme un véritable impérialisme idéologique. Ou ils prennent en compte les nouvelles orientations et aspirations du continent, ce qui passe par la fin de la prétention à l’universalisme démocratique et sociétal.

Nous assistons donc à la fois à la fin d’un cycle et à un changement de paradigme. L’avenir dira si les pays africains auront tiré bénéfice du rejet de notre modèle politico-social.

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