Après avoir consacré plusieurs livres à des surréalistes marginaux comme Arthur Cravan ou Stanislas Rodanski, vous revenez très loin dans notre passé littéraire en vous attaquant aux légendes arthuriennes. D’où vous est venu un tel élan rétrospectif ?
Le projet est né d’articles que j’ai écrits pour La Revue Littéraire, à l’époque où elle était dirigée par Richard Millet, lequel avait alors pour idée de refaire la lecture des grands textes de notre civilisation, et j’avais alors proposé la matière du Graal. J’y ai consacré deux articles ensuite repris, augmentés, commentés, réarrangés, jusqu’à ce que naisse ce livre !
En quoi cette littérature est-elle, comme vous le précisez, spécifiquement française, et non anglaise, comme on le croit souvent ?
Le Graal apparaît pour la première fois dans Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, à la fin du XIIe siècle. C’est là que se présente cet objet, dans un livre en octosyllabes écrit en « roman », c’est-à-dire en ancien français et non, comme c’était encore la norme, en latin. Ce « Graal » va tellement fasciner les gens de l’époque qu’il va y avoir de très nombreux continuateurs. D’abord Robert de Boron, qui écrit dans la foulée de Chrétien L’Histoire du Saint-Graal et qui, reprenant cet objet, va le christianiser ; un objet qui passait seulement à deux ou trois reprises dans le texte de Chrétien, et dont on ne savait finalement pas grand-chose, puisque la faute de Perceval est justement de n’avoir pas demandé ce dont il s’agissait.
Le Livre du Graal de Boron commence par un premier roman consacré à Joseph d’Arimathie, ce personnage de la Bible qui donne à Jésus un tombeau et qui aurait récupéré le sang du Christ dans cette coupe, le Graal, puis qui reçoit pour mission d’emmener celui-ci en Bretagne afin de christianiser l’Europe
Ce serait donc Robert de Boron qui opère la christianisation du Graal…
Il y avait déjà, chez Chrétien, des indices en ce sens, puisque son Graal contenait une hostie. Mais Boron, lui, va plus loin et affirme carrément qu’il s’agit de la coupe de la Cène. Le Livre du Graal commence ainsi par un premier roman consacré à Joseph d’Arimathie, ce personnage de la Bible qui donne à Jésus un tombeau et qui aurait récupéré le sang du Christ dans cette coupe, le Graal, puis qui reçoit pour mission d’emmener celui-ci en Bretagne afin de christianiser l’Europe. Il part de Terre Sainte en ce but et opère donc le chemin inverse à celui que les Croisés effectuent au moment-même où le texte est écrit.
Au XXIe siècle, le Graal revient donc avec vous à partir d’une lecture du texte originel et de tout un ensemble de commentaires, mais également en multipliant les auteurs fictifs.
Je joue là-dessus en évoquant une communauté secrète dont les membres tagguent le mot G.R.A.A.L. en divers acronymes et dans plusieurs lieux du pays. Les photos de ces tags, qui m’ont été envoyées par ces nouveaux chevaliers errants, parsèment le livre. Ce qui prouve qu’une conspiration du Graal est bel et bien en train de naître… Lucien Rivière, que je cite, est un personnage qui, d’abord au Chili et ensuite en France, a fondé une communauté d’écologie « intégraale », avec deux « a ».
Qu’est-ce qui différencie l’écologie intégraale de l’écologie « seulement » intégrale ?
Le livre du Graal nous parle de nourriture spirituelle, mais aussi de l’importance de la nourriture matérielle, puisqu’un « graal », à l’origine, désigne un plat d’abondance qui pouvait nourrir tout le monde. Aujourd’hui, la question de la nourriture est essentielle, nourriture spirituelle et matérielle doivent aller de pair. Il faut veiller à la qualité des deux.
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On trouve d’autres « mots-programmes » dans votre livre. Vous nous enjoignez à devenir « ultras », par exemple, un mot qui fait aussi écho aux partisans de la monarchie au début du XIXe siècle…
Ça me plaisait de reprendre un terme aujourd’hui si mal vu. Je pense qu’il est temps de devenir ultras, oui, de se réveiller, de se déplacer, d’aller outre, de passer à de nouvelles choses… Je pense que l’époque nous commande un sursaut. « Ultra », ça veut dire aussi nous autoriser à en faire un peu trop, à exagérer, mais souvent, quand on exagère, on trouve des choses auxquelles on n’aurait jamais pensé.
Qu’est-ce que l’« archipel » ?
Dans Ultra-Graal, l’archipel désigne ce réseau de fermes ou d’individus qui ont fait sécession, ne s’occupent plus de cette époque et de ce que leur propose l’État, ou de ce que ne leur propose plus l’État, et qui, liés entre eux, ont décidé de recréer leur propre royaume.
Au lieu d’un front révolutionnaire, vous prônez un archipel en sécession ?
Oui, la dissidence ne suffit plus, il est temps de faire sécession et de faire des choses véritablement. On ne bavarde plus, on est ultras, on quitte les grandes métropoles, on va s’installer dans ces milliers de hameaux abandonnés et on recommence la France.
On ne bavarde plus, on est ultras, on quitte les grandes métropoles, on va s’installer dans ces milliers de hameaux abandonnés et on recommence la France
Qu’est-ce que la « cathégraal » ?
Un jeu de mots facile : je compare les 5 000 pages du Livre du Graal à une cathédrale de mots. Cette œuvre est par ailleurs écrite au XIIIe siècle, époque où l’on construit encore des grandes cathédrales. Ce qui est fascinant, c’est que le style « gothique »a pour vrai nom « style français » et que ce sont les Italiens qui,pour nous dénigrer ont appelé ça « gothique », c’est-à-dire« barbare », alors que tout le monde peut constater aujourd’hui combien nos cathédrales sont extraordinaires ! Le roman français et le style architectural français naissent au même moment.
Votre livre est un appel à revenir à l’origine du style français ?
Oui, un retour aux sources. Je dis aussi que cette cathédrale est aujourd’hui oubliée, cachée dans une grande forêt. Ce Livre du Graal, qui l’a lu ? On connaît très bien L’Iliade et L’Odyssée et très peu ce qui est pourtant à l’origine du roman français et de l’identité française.
Qu’entendez-vous par « terreaurisme » ou « terroirisme » ?
Il s’agit d’une référence au « manifeste terreauriste » de Lucien Rivière, difficilement trouvable, parce qu’il n’existe que sur des revues ronéotypées. Rivière reprend un peu ce que disait Bernanos lorsque celui-ci affirmait que la modernité était une conspiration contre toute forme de vie intérieure. Lucien Rivière, pour que nous retrouvions cette vie intérieure, appelle tout le monde à retourner à la terre. C’est un peu mon côté « Révolution culturelle maoïste », je crois en effet qu’il faudrait que tous les intellectuels repartent mettre les mains dans la terre.
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Cela pour la dimension concrète, mais pour la dimension spirituelle, cette littérature du Graal a une dimension d’apologétique chrétienne…
Le grand Philippe Walter, qui a dirigé l’édition en Pléiade, dit même que le livre du Graal peut être vu comme une « troisième Bible ». Elle serait, après la Bible du Père (l’Ancien Testament), et la Bible du Fils (le Nouveau Testament), la Bible du Saint-Esprit. Évidemment, les prêtres peuvent être un peu gênés par cela, d’autant qu’il y a dans Le livre du Graal une tension entre le monde païen et le monde chrétien, le livre reprenant les matières celtiques, bretonnes… Mais c’est aussi la grandeur de la France qui repose ainsi sur ses quatre piliers : grec, romain, gaulois et chrétien.
Pourquoi avoir rebaptisé le Moyen-Âge, le « Merveille Âge » ?
C’est l’époque des cathédrales, de la Somme Théologique de Saint Thomas d’Aquin, des grands récits des historiens Joinville et Villehardouin… C’est fascinant tout ce qui se joue à cette époque ! Les historiens sont beaucoup revenus, aujourd’hui sur la légende noire du Moyen Âge et parlent même d’une première renaissance. Mais ça prend du temps à entrer dans les esprits des gens. Je milite donc pour le « Merveille Âge ».
De tous les chevaliers d’Arthur, Lancelot semble être votre préféré…
Oui, c’est d’ailleurs le seul chevalier français de la Table Ronde, puisque tous les autres sont au royaume de Logres, c’est-à-dire l’actuelle Angleterre, et si, sans doute, le premier héros littéraire de notre histoire est Roland (c’est d’ailleurs dans La Chanson de Roland que le mot « France » apparaît pour la première fois), notre premier vrai héros romanesque est Lancelot. C’est qu’il y a, dans Le Livre du Graal, une dimension psychologique beaucoup plus importante. Toutes les tensions amoureuses vécues par Lancelot avec Guenièvre rendent ce personnage terriblement humain.
Mon livre joue ainsi sur cette idée de repartir en quête du Graal, c’est-à-dire en quête du sacré, et c’est pourquoi il s’achève sur Notre-Dame-de-Paris
Vous citez également des chevaliers errants du XXe siècle parmi lesquels Guy Debord, Gustave Thibon, Stanislas Rodanski, Jack Kerouac… Que leur vaut ce titre ?
Thibon, c’est plutôt un ermite, selon les grands types du Livre du Graal : il n’a pas quitté sa ferme du XVIe siècle où il a reçu la philosophe Simone Weil qui y a écrit certains de ses textes. Jack Kerouac, de son vrai nom Jean-Louis Lebris de Kérouac, canadien français, avait lu tous les romans du Graal, comme ses amis Ginsberg ou Burroughs. Typiquement, c’est un chevalier errant, il suffit, pour s’en convaincre, de lire Sur la Route. Quant à Guy Debord et aux situationnistes, dans leur façon de combattre le monde dans lequel ils vivaient et leur tentative de retrouver le vieux Paris, il y a aussi une dimension chevaleresque.
Comment cette littérature définit-elle la chevalerie ?
Dans le livre du Graal, il y a trois étapes de chevalerie : les « chevaliers de bataille » qui font la guerre pour établir le royaume chrétien, c’est l’époque d’Arthur, la première génération. Ensuite, il y a ces fameux « chevaliers errants », qu’on connaît très bien, comme Lancelot. La paix a été établie, ce qui permet aux chevaliers de vivre leurs propres aventures. Et puis on arrête l’errance pour trouver le Graal et commencer la quête, et on passe alors des chevaliers errants aux « chevaliers célestes », qui ne sont que trois dans Le Livre du Graal : Galaad, Perceval et Bohort.
Quand on vous suit en train d’explorer Le Livre du Graal, on retire l’impression que, dans ce monument littéraire, se trouve déjà en germe toute la littérature à venir…
Oui, on trouve tout : la recherche amoureuse, la recherche de la foi, la recherche de l’action… Tout est déjà posé au sein de ce grand roman d’apprentissage. Le mot étrange de « Graal » continue toujours d’être utilisé de nos jours, mais rarement pour de bonnes raisons. La coupe du monde de football serait le Graal… Eh bien, non ! Et ce livre est aussi pour moi l’occasion de redéfinir ce que c’est exactement, le Graal, à son origine, là où il apparaît dans toute sa splendeur chrétienne. Mon livre joue ainsi sur cette idée de repartir en quête du Graal, c’est-à-dire en quête du sacré, et c’est pourquoi il s’achève sur Notre-Dame-de-Paris. Durant l’incendie de la cathédrale, il y a eu un petit frémissement au niveau national. Que les gens aient été chrétiens ou pas, on s’est soudain souvenus qu’il y avait du sacré en France, que ce sacré était en train de brûler et qu’il était donc à reconstruire.
Propos recueillis par Romaric Sangars

Pierre-Guillaume de Roux, 192 p., 18€





