Les lieux que vous nous présentez semblent hors du temps. Ont-ils encore leur place dans notre Europe postmoderne ?
Autour d’eux, il existe de nombreux fantasmes qui voudraient faire croire qu’ils ne sont pas les témoins de leur époque ou hors du temps. Mais un club existe s’il est vivant. Seule une fréquentation assidue de ses membres assure sa pérennité. On y rencontre amis ou autres membres comme l’on ferait dans un café ou au restaurant – mais qui à l’inverse ont une nature commerciale et non associative. Finalement vous avez peut-être raison : ses membres qui sont des hommes politiques, des leaders économiques ou des artistes sont heureux de retrouver un havre de paix, rassurés par la beauté des lieux qui permet toutes les élégances, une parenthèse ou une récréation que l’heureux membre s’accorde avant de repartir à ses affaires dans un monde si incertain.
Quel est le rôle de ces cercles et clubs dans la vie culturelle et l’art de vivre ?
Comme la vie associative en France, ils connaissent un fort renouveau. Le développement des réseaux sociaux a largement contribué au nouvel âge d’or que nous observons dans toute l’Europe. Ils offrent une plateforme et nombre de services (tournois interclubs de voile, de ski, de billard, conférences, bal, dîners…) pour échanger dans un cadre fixe et convivial avec le temps pour approfondir les conversations, loin de toute virtualité. Ainsi, si un membre souhaite organiser un groupe de dégustation de vins, l’administration l’aidera à faire savoir auprès des autres membres son initiative dans la newsletter, à organiser des dégustations de grands crus et partager leurs découvertes à venir.
Tous n’ont pas la même influence, certains comme le Jockey Club sont voués à la passion du cheval, d’autres comme l’Union interalliée, fréquentés par la haute administration et les lettres sont beaucoup plus politiques. Je résumerais l’esprit des clubs vis-à-vis de la politique, des affaires ou de la religion par cette anecdote du New Club d’Edimbourg où un membre se leva et se présenta devant la table de son voisin en lui dit : « Excusez-moi, cher collègue, mais je croyais qu’il était interdit de parler d’affaire en ces lieux ».
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L’autre étonné leva les yeux et lui répondit doucement : « Madame votre Mère ne vous a-t-elle pas appris à ne pas écouter les conversations des autres tables ? » Tout est question de mesure et de discrétion. Ma surprise a été de voir à travers la découverte de ces 11 nations et 21 clubs qu’ils sont tous le reflet de leur pays, par leur décoration qui peut être luxueuse comme au New Club de Madrid ou minimale comme au Club de la Bourse d’Helsinki. La découverte de leur histoire nous apprend qu’ils sont à l’origine d’expressions comme se faire blackbouler (être refusé par des votes négatifs matérialisés à l’aide de boules noires), de cocktail comme le fameux Buck fizz (du champagne allongé d’orange), du plat national suédois avec le Biff Rydberg ; sans oublier les caricatures de SEM ou Tissot ou les nombreux écrivains qui en tirèrent un protagoniste.
Le fait que le personnel puisse encore y faire des carrières longues permet d’apprendre l’excellence du service à la française qui reste une référence d’élégance. Le plus grand mérite des cercles est de permettre la conservation du patrimoine et la transmission aux générations suivantes d’une maison vivante, emplie d’œuvres et d’objets conformes aux dispositions de ses architectes, résistant à la spéculation immobilière sans être transformé en ambassade, dénaturé en hôtel, en banque, ou pire : détruit !
Quels sont vos trois coups de cœur ?
Il m’est impossible de préférer un lieu puisqu’ils sont tous des « home away from home » et qu’ils m’ont tous accueilli chaleureusement. Simplement, mentionnons le Travellers Paris qui est le plus somptueux, quintessence du style Napoléon III ; le Gremio Litterario de Lisbonne avec ses portraits de Sarah Bernhardt dont le seul nu connu, sa terrasse qui laisse entrevoir le Tage avec un accent poétique à la Pessoa. Enfin, il faut respirer le vent de l’histoire au Circulo Nazionale de Naples qui a vu défiler tous les chefs d’État présents et passés sous les ors du Palais Royal dont il occupe une aile. Comble du luxe, il dispose d’un accès privé à l’opéra San Carlo !

Éditions du Palais, 240 p., 45€





