Bienvenue dans un monde nazi !

Sous l’empereur Auguste, le poète Horace décrivait dans ses Epîtres l’enthousiasme avec lequel les Romains avaient adopté la culture grecque, concluant ainsi : « La Grèce conquise conquit son farouche vainqueur et importa les arts au sein du Latium sauvage ». Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce phénomène d’assimilation entre le vainqueur et le vaincu semble de nouveau à l’œuvre. En effet, à qui veut bien l’observer avec une attention dénuée de préjugés, le monde contemporain se révèle imprégné des valeurs du nazisme. Alors même que nous continuons à voir dans cette idéologie la figure du mal absolu, ce phénomène d’acculturation tend paradoxalement à s’accentuer.

 

Le consumérisme, l’assouplissement des règles en matière de mœurs et la diffusion des technologies ont favorisé cette révolution. Certes, l’infinie diversité des choix individuels, l’affirmation de tous les droits, la libre expression de toutes les orientations sexuelles, religieuses, philosophiques ou gastronomiques paraissent bien peu conformes à la discipline inexorable de l’Allemagne hitlérienne. En y regardant de plus près, on découvre néanmoins que les convictions les plus largement partagées au sein de nos sociétés post-modernes ressemblent fort aux grands principes de l’idéologie nazie. Les deux époques ont en commun l’exaltation de la jeunesse et la primauté de l’expérience vécue. Notre défiance profonde à l’égard de toutes les notions héritées de la tradition fait écho à l’idée du « monde nouveau » dont le totalitarisme nazi voulait jeter les bases. Une même attention portée à la santé du corps unit encore les deux époques : la doctrine national-socialiste se caractérisait en effet par ses vaines tentatives pour imposer à un peuple, notoirement porté sur la bière et la cochonnaille, la triste diététique de ses chefs. Cette obsession a fini par triompher parmi nous. Enfin, notre temps se caractérise par une vénération conjointe et contradictoire envers la nature et la technique, dont l’idéologie nazie a conçu le prototype et dont le spectacle d’un vegan pianotant sur son smartphone offre une manifestation désormais banale.

 

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Ces remarques ne sont pas neuves : il suffit d’un peu d’observation et de mauvais esprit pour les faire. Elles sont en outre incomplètes. On pourrait en effet objecter que le nationalisme, le racisme et le culte de la violence ont entièrement disparu du paysage spirituel de l’Europe. Un tel argument n’est pas sans valeur : les phénomènes décrits plus haut ne sont peut-être, après tout, que des manifestations logiques de la modernité, dont le national-socialisme fut une déviance affreuse. En revanche, si l’on retrouve bien dans notre époque les preuves non équivoques d’une conception du monde reposant sur le racisme et la contrainte, il ne semblera plus douteux qu’elle est bien celle de l’avènement d’un nouveau monde nazi. Le racisme fut le trait capital de l’idéologie hitlérienne. Puisqu’il se fonde sur une réalité biologique (ou supposée telle), le racisme élevé au rang de dogme politique est incompatible avec le nationalisme, qui va chercher son critère ultime dans l’histoire, comme avec le socialisme, dont la justification est l’économie. Or, c’est bien sur ce dogme que se fondait le projet des nazis, qui souhaitaient l’avènement d’une race de seigneurs appelée à régner par la violence sur des sous-hommes asservis. Tout cela semble bien éloigné de l’hédonisme bénin qui est la marque de notre temps. Il suffisait pourtant de lire L’incorrect du mois de février pour se rendre compte que nous sommes en train de vivre l’accomplissement de ce rêve abominable.

 

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Ce numéro présentait en effet un long dossier consacré au transhumanisme, à l’intelligence artificielle et, plus largement, aux transformations dans la nature même de l’homme que les progrès de la science permettent désormais d’envisager. Les diverses contributions rassemblées par L’incorrect offraient un tableau morcelé mais précis des idées que professent les tenants de ces technologies. Sans qu’il soit nommément cité, on y faisait référence aux idées de Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Coventry, qui se targue, depuis qu’on lui a truffé le corps de divers gadgets, d’être le premier « homme augmenté » de l’Histoire. Pour l’heure, les effets pratiques de telles innovations paraissent fort limités, si bien que leur auteur peut passer plus légitimement pour un bouffon que pour un surhomme. Il a pourtant pour lui l’avantage de la persévérance.

Il a prophétisé, dans un ouvrage déjà ancien[1], l’avènement d’une nouvelle humanité : « Il y aura des gens implantés, hybridés et ceux-ci domineront le monde » ou encore « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. » Par prudence, par pudeur ou par un légitime souci de ne pas atteindre trop vite le redouté point Godwin, les auteurs qui évoquent de tels propos s’abstiennent d’en tirer la conclusion qui s’impose. Qu’on pardonne à notre simplicité de le faire à leur place : ces idées sont purement, simplement et absolument nazies. Elles reposent sur une conception raciste au sens le plus strict, si du moins l’on veut bien reconnaître que la différence des races peut résulter aussi bien de modifications a posteriori que d’un héritage biologique reçu à la naissance.Reste à savoir si de telles convictions sont suffisamment partagées pour que l’on soit en droit d’y reconnaître un trait caractéristique de notre époque.

 

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Certes, la majorité de nos contemporains ne semble pas en voie d’être transfigurée par la technique, du moins autrement que par la greffe quasi-permanente d’un téléphone inutile et bruyant. Le phénomène dont il est question ne concerne pour l’heure qu’une minorité. Cependant, les partisans de cette humanité nouvelle se recrutent parmi les fondateurs de Google, de Tesla et autres milliardaires de la Silicon Valley, qui disposent des moyens de satisfaire à peu près toutes leurs fantaisies. Si la technique le permet, rien ne saurait donc empêcher ce rêve de se réaliser. Qu’on imagine un instant à quoi ressemblerait une société libérale dans laquelle des humains moyens devraient cohabiter avec des demi-dieux supérieurement intelligents. Il est aisé de prévoir que nous y serions mécaniquement réduits au statut d’une main-d’œuvre servile et déclassée.

 

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Pour réaliser ce programme grandiose, la violence ne serait pas même nécessaire. C’est sur ce point que le monde futur diffère partiellement du projet nazi : l’Allemagne hitlérienne voulait établir dans le sang et le carnage le règne d’une race supérieure ; nos nouveaux surhommes entendent instaurer leur domination à petit bruit. D’ailleurs, nous sommes déjà prêts à accueillir nos futurs maîtres, espérant qu’ils nous dispenseront, avec une générosité calculée, une part de leurs trésors. La seule résistance possible à ce grand mouvement pourrait provenir de petites communautés assez attachées à leur mode de vie pour refuser de propos délibéré les extraordinaires bienfaits de la technique. Sur quel principe de telles communautés pourraient-elles se fonder ? Sera-ce l’attachement à la pure nature ? Les pitreries des zadistes et autres « autonomes » ont amplement démontré qu’il y avait peu à craindre de ce côté-là. Des convictions religieuses fortes, une histoire partagée seraient de plus puissants ferments de refus. On peut calculer les chances de survie qui s’offriraient à ces rebelles : elles sont minces.

La libre circulation des hommes dans un monde ouvert, l’affranchissement de l’individu, la recomposition permanente de communautés choisies et non plus subies suffiront à dissoudre sans contrainte excessive les éventuels noyaux de résistance. Cet idéal d’une société fluide et sans frontières gouvernée de loin par une hyper-classe nomade, c’est celui que prône, depuis bien des années, le risible Jacques Attali. Malgré sa ressemblance avec les méchants de James Bond et ses ouvrages rédigés à la va-vite par des ghostwriters en batterie, il ne faut pas prendre ce personnage à la légère. Bien plus que l’honnête et soporifique Paul Ricoeur, c’est lui qui inspire l’actuel président de la République. Et ce n’est pas en vain qu’il s’est fait le héraut de l’avenir : les progrès de la science, l’évolution des mœurs et les grands mouvements migratoires vont bientôt achever de lui donner raison. Aucun complot n’est nécessaire pour expliquer cet inexorable mécanisme. Les besoins de l’homme et les pouvoirs de la technique, également illimités, y suffisent. Le doute à ce sujet n’est plus de mise : nous voguions à l’aveugle vers un avenir incertain ; les brumes qui masquaient ce continent inconnu commencent à se déchirer et révèlent un paysage peu avenant. Est-il encore temps de faire demi-tour ?

 

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