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BLACK VILLAGE de Lutz Bassmann : 50 nuances de Noir

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[qodef_dropcaps type=”normal” color=”red” background_color=””]a[/qodef_dropcaps]ntoine Volodine, le grand chamane apatride des Lettres françaises, ajoutes-en cette rentrée une nouvelle pierre à l’édifice « post-exotique », ce monument littéraire à part qu’il bâtit depuis plus de trente ans avec une éclatante maestria, et, depuis une dizaine d’années, en multipliant les hétéronymes et les éditeurs, cette stratégie plurielle ne servant qu’à iriser infiniment les mêmes obsessions noires.

 

Lutz Bassmann, qui, parmi ce chatoiement fantôme, publie chez Verdier une nuance un peu plus brutalement ténébreuse, et que son hyperonyme, dans Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, a fait désigner de la sorte : « Notre porte-parole jusqu’à la fin, la sienne et celle de tous et de tout », livre avec Black Village, un petit joyau d’humour du désastre et de beauté étrange. Celui-ci se trouve évidemment taillé selon les règles inflexibles du genre.

Un trio, deux hommes, une femme – Tassili, Goodmann et Myriam – évoluent après la mort dans un espace sombre et indistinct sans savoir quand ils vont définitivement s’éteindre. Leurs expé- dients sont minces : Goodmann réussit à faire prendre un faible feu à sa main, ce qui dissipe un peu l’obscurité, et suivant l’idée de Myriam, tous les trois se racontent des histoires pour tenter de mieux évaluer une durée temporelle devenue absurde post-mortem.

Comme je pensais que tout finirait mal, ça me soulageait

Mais les histoires s’interrompent toujours inexplicablement, les « narrats » postexotiques muant alors en « interruptats ». Sept fois cinq textes disposés en miroir composent ainsi une mosaïque à la Soulages où se déploient des scènes oniriques, sublimes, drôles, cruelles, hypnotiques, mais dont la perfection littéraire se résout à chaque fois par une brisure soudaine au milieu d’une phrase, la magie du nombre s’alliant au charme subtil de l’inachevé.

Au sein de cet univers parallèle où résonnent tous les traumas du siècle passé, des personnages se retrouvent dans des situations qu’on croirait tirées d’un rêve à la bizarrerie aussi somptueuse que comique, aussi comique que désespérante, qu’ils soient issus de populations exterminées, d’organisations communistes exerçant leur rigueur à vide, ou qu’ils se trouvent être des tireurs condamnés lâchant sans y croire leurs dernières rafales, ou encore des comédiens jouant pour les décombres.

Si l’art de Volodine-Bassmann, progressant livre après livre par accumulation d’innovations formelles, atteint des niveaux toujours plus élevés de virtuosité, Black Village, pourtant, relève encore de l’envoûtement direct, et prouve que le noir aussi permet des éblouissements.

 

BLACK VILLAGE Lutz Bassmann

Verdier 208 p.

 16 €

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