Blade Runner 2049 : la matière d’Occident

 

denis Villeneuve réussit le pari de poursuivre la geste entamée par Ridley Scott en 1982. Des décennies de distance, pour répondre à l’aventure de Deckard et de Rachel, entre roman noir, essai d’anticipation et plongée philosophique en quête de la « nature humaine ».

 

 

Dans une cité de Los Angeles à la fois futuriste et décliniste en proie à la pétrification, la vie se repliant dans les anciennes constructions et se réfugiant auprès des productions techniques comme le bernard l’ermite dans la coquille d’un tiers, le cinéaste nous confronte une nouvelle fois au quotidien de l’un de ces singuliers agents de police, blade runner chargé de réguler les activités terrestres des réplicants. Des hommes fabriqués afin de travailler dans les colonies de l’espace, de combattre, d’assouvir les pulsions ou de combler l’abîme de solitudes de leurs propriétaires humains, réduits ou non à demeurer à jamais sur terre selon les caprices d’une nouvelle roue du destin. Un destin génétique, qui condamne « l’imperfection » à ne jamais franchir les limites de l’atmosphère terrestre. L’agent K., d’une manière étonnante, retrouvera ici la trace de Deckard, dans un environnement à la fois brutal, furieux et sensible, où la vie même se trouve soumise au design.

 

 

Un film authentiquement conservateur ?

Comment ne pas conserver de certaines scènes un souvenir tout à fait particulier, en admettant que ce terme garde encore un sens fixe et évident ? La mise en scène du laboratoire à mémoire du Docteur Ana Stelline, hypersensible et logiquement dépourvue de toute immunité biologique, condamnée à passer le reste de ses jours dans un espace confiné s’ouvrant à la puissance de son esprit, suffirait à lui seul à justifier le film. Une fabrique à souvenirs, où Stelline conçoit l’imagination de tiers. Une scène d’anniversaire, avec ses rires d’enfants… Ou l’exploration d’une forêt désormais disparue ? Ana conçoit chaque plante, décidant de la forme et du volume du moindre insecte se posant sur une feuille, dans une forêt saturée de lumière, d’oxygène, de vitalité, à l’aide d’une technologie aussi sophistiquée que les linéaments de son propre cerveau – en fait, de son âme. Tout Blade Runner pourrait tenir dans cette scène, donnant à voir une ingénierie d’un genre particulier. Une ingénierie de l’esprit humain et de la réalité même, alors que Stelline conçoit les implants mémoriels destinés à stabiliser psychologiquement les réplicants… Que serait ici l’artisanat des graphistes sans une profonde inspiration ; sans une intuition ? Une vision du monde et, mieux, un rapport au monde se déploie.

Blade Runner 2049 est un film authentiquement conservateur. Non parce que son objet serait de dénoncer, et rien d’autre, les tentations de certains hommes à se représenter et agir selon l’imaginaire du Dieu créateur de la Bible. Non parce qu’il donnerait à voir la tendance d’une nature humaine contrefaite, déchue, à rétablir des formes subtiles ou assumées d’esclavagisme, à instaurer une « hiérarchie des vivants » et des sensibilités au sein des sociétés complexes ; des êtres chargés d’un « sale boulot » sécuritaire à la prostitution. Il faut aller plus loin. Blade Runner n’est pas une fable moraliste, et le film dépasse d’emblée la guerre de position, pour ou contre le transhumanisme, pour questionner directement l’idée de nature et d’artifice, plus profondément la condition des entités dotées de conscience et, finalement, la condition de tous les êtres dotés de sensibilité. Œuvre ambitieuse, qui parvient à mettre en scène des intelligences artificielles, des personnalités brevetées produites par une industrie biotechnologique et des hommes nés d’un sein maternel sans jamais sombrer dans la complaisance pour l’artificiel ou la morbidité. L’inquiétude qui parcourt l’œuvre, celle qui sourd sous sa beauté plastique, a vraisemblablement une toute autre, une plus profonde origine.

 

La fragilité de la condition humaine

C’est bien la condition humaine et la condition d’être tout court qui intéressent ici Denis Villeneuve, s’inscrivant de fait dans une tradition ancienne où les tragédies grecques côtoient les schémas bibliques, la dramatisation shakespearienne comme les codes de la meilleure S.-F., dans le sillage de Philip K. Dick. Alors que le premier opus de Ridley Scott insistait sur la fuite du temps et la condamnation à la mort des réplicants, enfants surdoués avides de comprendre dans des corps de surhommes dépassant infiniment la fonction pour laquelle on les avaient d’abord produits, 2049 ouvre la vision. Un chien lapant une libation de whisky dont l’on ne sait pas s’il a ou non été fabriqué, seul compagnon de l’agent Deckard en cavale ; une abeille se posant sur la main de l’Agent K. sous un épais brouillard orangé, dans une zone interdite parsemée de gigantesques statues de granit, vulgairement érotiques, kitch et ridicules ; un arbre mort indiquant de ses racines un secret miracle ; une application de compagnie féminine, consciente ou capable de simuler (le saura-t-on jamais ?) à la perfection la peur de mourir et le sens du don de soi… Blade Runner annonce peut-être une forme de nouveau grand récit occidental, introspectif, centré sur la nature et l’artifice. Sur la fragile et mystérieuse condition d’être dont le noyau nous semble envers et contre tout irréductible.

 

 

Si nous ne savons toujours pas si les androïdes rêvent de moutons électriques, les réplicants pourraient bien faire de la Consolation de Philosophie de Boèce leur livre-manifeste dans un futur proche. L’agent K., devenu Jo’, n’a-t-il pas déjà pour livre de chevet le Lolita de Vladimir Nabokov ? Souvent présenté comme un jeu de piste(s) culturel(s), le roman pervers de Nabokov où le vrai et le faux se superposent, plus encore s’entremêlent infiniment au point de rendre presque impossible l’identification des fautes et des actes vertueux, du coupable et de la victime, n’est jamais qu’une première étape ; le premier acte du réplicant au sein du labyrinthe de ses créateurs apparents, rien d’autres que des hommes. Prolégomènes, à l’éveil au plus grand mystère de l’existence, du théâtre social et de la Création.

Si l’on veut tenter d’approcher ce qu’est en passe de devenir l’Occident, il faut voir Blade Runner 2049. Nous le pensons au mot.

 

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bwirtz@lincorrect.org

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