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[Idées] Blandine Kriegel : « L’humanisme de la Renaissance n’est pas purement individuel, il est fondamentalement civique »

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Publié le

13 décembre 2022

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Avec La République imaginaire, la professeur des universités, Blandine Kriegel offre une plongée passionnante aux origines de la pensée politique moderne. Entretien.
florence

Vous publiez le premier volume d’une série intitulée « La République imaginaire ». Qu’entendez-vous par ce terme : est-ce une République rêvée, une République parfaite, une République qu’il faut faire advenir ?

L’ensemble des quatre ouvrages que j’ai mis en chantier porte sur les fondements de la pensée politique moderne, du XVe au XVIIIe siècle en Europe. Ce premier volume est consacré à la Renaissance et, plus précisément à la République de Florence, au « Quattrocento ». Elle a été, pour partie « une République imaginaire ». Pourquoi la présenter sous ce terme ? Parce que c’est ainsi que ses principaux protagonistes, les humanistes, l’ont vécue et comprise. Les artistes, mais aussi les « humanistes civiques » à la recherche du savoir antique, les philosophes ou les papes Eugène IV, Nicolas V et Pie II qui ont soutenu et financé le retour aux Studia humanitatis, tous ont eu le sentiment de la disparition de la république antique et de la fragilité de la république moderne. 

« La Renaissance aurait été impossible sans la redécouverte des exemplaires perdus de la littérature latine entreprise par les humanistes appuyés par les papes »


Blandine Kriegel

Comme l’a souligné si fortement le grand historien de l’art, E. Panofski, la Renaissance a rompu avec la conviction traditionnelle que l’Antiquité continuait. Elle a compris que celle-ci était morte et qu’« il fallait l’enterrer. La Renaissance pleura sur sa tombe et essaya de ressusciter son âme ». On ne pouvait la faire renaître que virtuellement, en la recréant comme dans un rêve. Pour utiliser les mots de Pic de la Mirandole, la recréation du monde antique a eu lieu comme une œuvre des artistes (plastes) et des écrivains (fictos), c’est-à-dire comme un objet virtuel, une république imaginaire.

Vulgairement on oppose la Renaissance humaniste à un Moyen Âge superstitieux, inculte et obscurantiste : cependant, à vous lire, ou redécouvre que de nombreux principes développés à la Renaissance prennent leurs racines dans les cités italiennes médiévales. Quel en fut le processus ?

Oui, il n’est pas contestable que toute une partie des idées de l’humanisme de la Renaissance trouve ses antécédents dans la longue durée médiévale. Prenons l’exemple de la mythologie grécoromaine si présente chez les artistes du Quattrocento, notamment dans les œuvres emblématiques de Botticelli. Qui a lu la Divine Comédie sait que le grand écrivain italien connaissait déjà intimement les mythes latins et en faisait grand usage. Pourtant, je crois avec la majorité des historiens aujourd’hui que le débat qui a opposé naguère les tenants d’une continuité médiévale absolue aux partisans d’une rupture non moins totale qui figurerait la Renaissance, est dépassé. 

Comme l’ont expliqué également E. Garin et C. Vasoli, bien des orientations caractéristiques de la Renaissance, notamment dans les savoirs – l’idée d’un univers infini et mathématisable – ou dans les arts – la perspective – ont des origines plus anciennes, mais la Renaissance ne s’est véritablement installée que lorsque le retour aux humanités et aux savoirs antiques pratiqués ici et là par des minorités est devenu au XVe siècle un courant majoritaire dans la société et chez les doctes. 

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La Renaissance aurait été impossible sans la redécouverte des exemplaires perdus de la littérature latine entreprise par les humanistes appuyés par les papes, et après la chute de Constantinople, dans le cadre de la réunification de l’Église de l’Orient et de l’Occident, sans le réapprentissage de la langue grecque. Coluccio Salutati a pensionné le byzantin Emmanuel Chrylosoras pour enseigner le grec à la jeune génération et celle-ci a retraduit convenablement Aristote notamment. 

Dans le même temps, Eugène IV et Nicolas V ont missionné des voyages pour rassembler les textes latins et grecs qui seront rassemblés dans la Grande Bibliothèque Vaticane. Parallèlement, les efforts des Médicis, Este, Gonzague ou Montelfetre dans les cités italiennes ont participé à cette collection. Il me semble qu’il n’est pas plus sage d’oublier la longue durée de l’histoire des idées que de nier l’apparition de moments concertés où la culture d’une société quelquefois éruptive se transforme. Tel est le cas de la Renaissance.

Cette Renaissance se caractérise paradoxalement par la découverte d’œuvres d’Aristote oubliées, et par une « sortie » d’Aristote. Comment cela s’explique-t-il ?

Le chiasme qui partage les humanistes italiens (quelquefois même dans leur for intérieur), entre admirateurs et critiques d’Aristote s’explique d’abord par l’extraordinaire richesse de l’œuvre du Philosophe. Elle comprend la physique, la métaphysique, la morale, la logique et la politique, etc.. En l’absence de connaissance du grec, sa pensée était en partie méconnue ; d’abord en politique, et c’est la redécouverte et l’apprentissage du grec qui ont permis à Leonardo Bruni, chancelier et historien de Florence, de proposer une traduction en latin beaucoup plus exacte du texte de la Politique. 

« L’humanisme de la Renaissance ne propose ni la liberté métaphysique absolue ni la volonté de puissance »


Blandine Kriegel

Bruni a mis en valeur deux concepts politiques méconnus : premièrement, l’opposition de la République (qui « a pour but l’intérêt général où l’autorité n’exerce pas la loi sur les hommes libres et égaux ») au despotisme ou Empire (qui « a pour fin l’intérêt privé et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis ») ; ensuite, la distinction entre régime (politeïa) et gouvernement (politeuma) : la République peut disposer de gouvernements divers, monarchique, aristocratique ou démocratique, mais doit choisir le plus apte à assurer sa longévité. Ces concepts, accueillis et acclamés par les penseurs de la Renaissance, seront largement repris dans la philosophie politique moderne.

Cette Renaissance se fonde aussi sur l’idée d’humanisme : comment le définiriez-vous et en quoi est-ce une rupture avec les siècles précédents ?

La définition de l’humanisme a rempli des bibliothèques. Prenez donc ma brève réponse avec un grain de sel, si vous le voulez bien. Dans l’humanisme de la Renaissance, on a distingué les lettres humanistes – la lecture des littératures latines, grecques et hébraïques – des études humanistes plus larges qui incluent les sciences et la politique et même un classement encyclopédique de tout le savoir humain selon la proposition d’Ange Politien dans le Panépistemon. Dans ce retour aux lettres et aux savoirs antiques s’est affirmée nettement la dimension de l’homme dans la nature et de l’homme dans la cité. Cette nouvelle représentation de l’homme sera réarticulée dans l’humanisme civique qui légitime la « belle cité des arts ». Mais aussi s’impose une définition nouvelle qui substitue à l’homme déchu et défait de la fin du monde antique et de la chute de l’Empire romain la dignité de l’homme, à l’intersection des forces mécaniques et de la recréation artistique, capable d’admirer et de réparer la création.

L’humanisme de la Renaissance ne propose ni la liberté métaphysique absolue ni la volonté de puissance. Dans les catégories intellectuelles qu’il s’est forgées, il n’oppose pas le libre arbitre au serf arbitre mais la virtu à la fortuna. Que veut-il dire ? Tout simplement, que les forces de la nature et de l’univers outrepassent celles de l’homme mais que pour autant, il n’est pas uniquement régi par la providence ou par le destin parce que, inscrit dans le monde judéo-chrétien, il possède une étincelle divine, la virtu, une énergie qui lui laisse une part de liberté. L’homme n’est pas Dieu, il ne peut pas créer la nature mais seulement la recréer et la réparer. Son énergie, virtu, sera décuplée s’il sait s’unir à d’autres hommes dans la cité. L’humanisme de la Renaissance n’est pas purement individuel, il est fondamentalement civique.

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La Renaissance s’achève d’une certaine façon sur la politique de Machiavel : quelle en est la nouveauté ?

Machiavel assiste, après l’échec de Savonarole, à l’arrivée en 1494 des troupes françaises de Charles VIII, à la fin de la république, au grand dam de son patriotisme. Il veut comprendre les causes de la défaite et dégager des perspectives de retour de la République. Il se pose donc deux questions : d’où vient la force de la République romaine antique ? D’où sont issus les problèmes de la République florentine ? Ses réponses sont très nettes, Rome a tiré sa longévité de trois principes qu’elle a respectés : 1. Une Constitution appuyée sur des lois et un gouvernement mixte. 2. Une religion civile adaptée à ses buts. 3. Une utilisation constante de la puissance militaire et de la guerre, par la conquête à l’extérieur.

À l’opposé, la faiblesse de Florence résulte : 1. De l’absence d’une institution solide capable de mettre un terme juridique à l’opposition des grands et du peuple. 2. De l’inadaptation de la religion chrétienne à ses fins. 3. Principalement du refus de la puissance et notamment, de l’établissement d’une armée nationale. La solution qu’il dégage dans Le Prince est qu’il faut nécessairement de la puissance. Cette puissance sur le modèle des Condottiere, il la conçoit comme indifférente voire opposée à la morale chrétienne. De là, les critiques immédiates qui se lèvent contre sa conception de « la raison de l’État » et une discussion qui se poursuit encore sur une alternative possible ou non à la politique machiavélienne.


La République imaginaire (tome I, La Renaissance) de Blandine Kriegel
Éd. du Cerf, 508 p., 29€

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