Après le succès de 2084, l’écrivain algérien nous offre une nouvelle méditation littéraire autour de l’islamisme : Le Train d’Erlingen. Cet humaniste laïc qui ne cesse de mettre en garde contre le fléau islamiste et de dénoncer la lâcheté des gouvernants, menacé, isolé, scandaleux, a paradoxalement quelque chose d’un prophète de l’Ancien Testament. Rencontre avec une conscience héroïque.
Votre livre a comme événement fondateur l’attentat du 13 novembre 2015. Comment l’avez-vous vécu, personnellement, cet événement ?
Je l’ai vécu de manière dramatique parce que je vis dans un pays où on a connu un 13 novembre. On a pensé qu’il n’y en aurait qu’un seul mais il y en a eu des centaines, et si la guerre s’est localisée dans certains endroits, elle a néanmoins touché tout le pays et toutes les familles. Le 13 novembre n’est pas seulement un attentat terroriste, c’est le premier véritable acte de guerre. Et ce n’est pas fini, parce que ce genre de guerres se poursuivent, n’en finissent jamais, changent de forme, deviennent des guerres sociales, culturelles.
C’est ce que vous montrez dans la première partie de votre livre, quand le personnage imaginaire d’Ute vient posséder Elisabeth. On est dans une situation de guerre mais rien n’a véritablement lieu. Vous êtes surtout resté focalisé sur les réactions des assiégés virtuels…
Oui, la guerre nous met dans un état second, c’est une fantasmagorie. On préférerait qu’il n’y?ait pas de guerre du tout, évidemment, mais tant qu’à faire, celles du Moyen Âge, claires et soumises à certaines règles, étaient préférables à celles d’aujourd’hui, à ces guerres diffuses, à cet état où chacun est amené à vivre d’une manière bizarre. C’est une atmosphère lourde, pénible. Les guerres civiles ont cette chose de remarquable, c’est qu’elles nous transforment. Les individus ne sont plus les mêmes, ni leurs perceptions ni leurs valeurs. C’est très destructeur. Une guerre avec un ennemi extérieur renforce le patriotisme, soude la société. La guerre civile dissout tout.
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Est-ce pour cette raison que pour ce livre vous avez eu recours à une structure aussi particulière, comme si ce genre de guerre n’était pas racontable sous la forme d’une épopée ?
En effet, on ne peut pas faire d’une guerre civile une épopée. J’ai essayé de comprendre comment nous en sommes arrivés là. Moi, j’étais un universitaire, j’étais un haut-fonctionnaire impliqué dans les stratégies d’État de politique industrielle et je vivais donc dans un univers rassurant avant de voir évoluer les choses exactement comme on les voit évoluer en ce moment en France. En tant que professeur d’économie, j’ai longtemps pensé que la guerre civile était le résultat d’un mauvais fonctionnement de l’économie, parce que cela générait des injustices ; en conséquence de quoi les plus faibles se réfugiaient dans la religion. C’était mon logiciel. Mais il y avait d’autres explications.

J’ai donc décidé d’écrire et j’ai fait le choix d’une trilogie. J’ai commencé par un premier livre qui a pour titre Gouverner au nom d’Allah, un essai dans lequel j’essaie de comprendre ce qu’est l’islam et ce qu’est l’islamisme, quelles sont les intentions des différents courants et comment la société algérienne et le monde y réagissent. Ce n’était pas très satisfaisant parce qu’il y avait des aspects que je ne pouvais pas étudier par ce biais, qui relèvent difficilement de l’analyse, certains phénomènes qui touchent plus à la magie, car l’islam a un pouvoir de fascination extraordinaire sur les populations. La forme de l’essai était inadaptée et je me suis dit que je devais passer à la fiction. Mais même dans la fiction, il y a tellement de paramètres différents qui entrent en jeu que le dispositif narratif du roman classique ne fonctionne pas.
Les guerres civiles ont cette chose de remarquable, c’est qu’elles nous transforment.
La dystopie ne vous permet-elle pas aussi, tout simplement, de contourner une certaine censure ?
Oui, si on disait les choses clairement, on se ferait immédiatement incendier. Mais si vous ne pouvez pas jouir d’une liberté totale de penser, vous ne pouvez pas écrire correctement parce que la main obéit au cerveau. Par conséquent, si votre cerveau obéit à des injonctions venant de l’extérieur, la plume ne vous obéira pas et vous allez pondre quelque chose d’abominable. Pour retrouver l’espace de liberté nécessaire, il faut donc aller vers quelque chose comme la science-fiction ou d’autres univers.
Ce que vous dites ne plaît pas du tout en Algérie et laisse les Français très mal à l’aise…
C’est vrai que je suis confronté à deux séries de contraintes différentes. La question de l’apostasie n’est pas posée de la même manière, par exemple. En France, on vous dit tant pis ou tant mieux pour vous, mais ça ne va pas plus loin que ça. Se déclarer apostat en Algérie, ce n’est pas systématiquement la peine de mort comme en Iran ou en Arabie Saoudite, mais vous êtes néanmoins mis à l’index et vous vous trouvez à la merci d’un lynchage ou du coup de couteau d’un fou. En France, il reste la possibilité de parler, mais à condition de faire preuve de ruse, parce que le carcan est en train de se resserrer.
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Mes premiers livres étaient cent fois plus durs que mes trois derniers, mais à l’époque, ça ne dérangeait personne et j’étais invité partout. Ça a changé ces dix, quinze dernières années, avec cette idée qu’évoquer la question de l’islam ne faisait qu’aggraver la situation. En Algérie, nous sommes passés par là : ça se passe toujours comme ça ! Quand il y a eu les premiers mouvements islamistes, ça nous surprenait sans plus. Et puis l’étau s’est resserré et la police de la pensée s’est mise en place : il ne fallait pas provoquer, il fallait préserver l’avenir commun… On est entré dans ce processus de conciliation sociale, croyant que si on amadouait nos islamistes, ils n’égorgeraient pas. Et puis ils ont égorgé. La volonté de comprendre et de ne rien envenimer a mené à 300 000 morts.
Comment faut-il réagir, alors ?
À partir du moment où l’on prend conscience que nous sommes face à un ennemi qui veut se débarrasser de vous d’une manière ou d’une autre, je pense qu’il faut lui opposer un refus catégorique. Et cela dans votre intérêt comme dans le sien, parce que l’ennemi lui-même est manipulé. Ce sont des gamins, des enfants des quartiers ! On doit les sauver, et si on ne fait pas ce travail, on est complice. Moi-même, je pense avoir été complice : j’étais un privilégié et quand on était à ce niveau-là, on se montrait compréhensif à l’égard de ceux qui étaient en perdition. C’était facile. Alors qu’on aurait dû agir vite et fermement. On continue à faire confiance à la gestion du gouvernement, mais regardez ce qui se passe en Allemagne ! Les gens manifestent et bientôt ils prendront des matraques, les autres réagiront, et on arrivera à la guerre civile ! De mon point de vue, il est trop tard.
A suivre…





