BRET EASTON ELLIS : UN THRILLER INTROSPECTIF
À presque 60 ans, l’enfant terrible de la littérature américaine Bret Easton Ellis fait son grand retour à la fiction après une pause de douze ans. C’est peu dire que ce nouveau roman était attendu au tournant par la critique. Avec Les Éclats, l’auteur propose un récit d’autofiction qui lui permet de porter un regard rétrospectif sur sa carrière d’écrivain à travers une intrigue de thriller paranoïaque qui n’a rien à envier à celles de Stephen King.
Cocaïne et paranoïa
On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, le jeune Bret pas plus qu’Arthur Rimbaud. Ellis suit des cours au lycée privé de Buckley à Los Angeles, déjà attelé à l’écriture de son premier roman Moins que zéro(qui lui vaudra de connaître le succès à 21 ans) et il occupe son temps libre à se droguer et à laisser libre cours à une sexualité débridée. En couple avec la jeune Debbie, il profite de cette couverture pour multiplier les expériences homosexuelles et se défoncer à la coke et au valium pendant que ses parents sont en voyage en Europe. À l’automne 1981, l’arrivée d’un nouvel élève au sein de l’établissement va bouleverser le quotidien des lycéens de Buckley.
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D’une beauté troublante, Robert Mallory devient l’objet de tous les fantasmes. Alors que l’ombre d’un tueur en série surnommé le « trawler » (« Le chalutier ») plane sur la ville et qu’une secte satanique rappelant étrangement la « Famille » de Charles Manson commet des actes malveillants, le jeune Bret décide de mener l’enquête. Il en est intimement persuadé: Robert Mallory, dont il se met à surveiller les faits et gestes, est lié à une série de disparitions inquiétantes. Ces accusations sont-elles fondées, ou l’adolescent ne serait-il pas plutôt la victime de son obsession pour le jeune garçon mystérieux qui a rejoint l’école en cours d’année? L’imagination débordante de l’écrivain en germe ne serait-elle pas en train de lui jouer des tours? Les crimes du « trawler » sont-ils seulement réels? Tel est l’argument de ce thriller qui tient le lecteur en haleine sur plus de 600 pages.
Bret intime
Alors qu’elle n’était présente jusque-là qu’en filigrane dans son œuvre, l’homosexualité de l’auteur est désormais exposée en plein jour, comme sa toxicomanie de l’époque. Rien de très original en soi, surtout après l’affaire Palmade, mais ce nouveau roman est sûrement le plus sincère et le plus personnel qu’ait écrit Bret Easton Ellis au cours de sa carrière d’écrivain. Même si l’on y retrouve l’atmosphère sulfureuse qui a fait le succès de Moins que zéro, Les Éclats est une œuvre beaucoup plus mûre, un récit du passage de l’adolescence à l’âge adulte, mais également le prétexte d’une réflexion sur la fiction comme moyen d’introspection menée sur une trame originale. Mathieu Bollon

Robert Laffont, 601 p., 26 €
CORMAC MCCARTY : UN ROMAN QUANTIQUE
Si Bret Easton Ellis connut un succès fulgurant chez nous dès les années 90, à la suite d’American Psycho et sa satire implacable de l’arrogance et des névroses de l’Amérique triomphante de cette époque, Cormac McCarty, de trente ans son aîné (il frôle les 90 ans), ne se fit connaître de notre côté de l’Atlantique qu’à la fin des années 2000, entre le succès de son roman La Route et celui de l’adaptation cinématographique d’un autre, par les frères Coen : No country for old men. Loin des Babylone survoltées d’Ellis, avec ses univers crépusculaires, voire apocalyptiques, McCarty renouait quant à lui avec la veine faulknerienne et le meilleur du « southern gothic », les paysages désolés du sud, les marginaux, les vertiges horizontaux avec des fantômes tenaces pour passé et le fatalisme pour futur.
Suicide et mystère
Il aura fallu plus de quinze ans à McCarty, mais il a élaboré avec Le Passager et Stella Maris (un second roman en orbite du premier à paraître en mai), deux pavés extrêmement ambitieux qui tentent de repousser les limites du roman contemporain, notamment en y intégrant des spéculations physiques et des vérités psychiatriques, l’écrivain s’étant familiarisé avec différentes dimensions vertigineuses en travaillant notamment avec le SFI (Santa Fe Institute), un centre de recherche multidisciplinaire. Le livre s’ouvre avec une jeune et belle pendue sous la neige, Alicia, la sœur du héros, schizophrène et dont les visions ouvriront les chapitres. Un nain chauve à nageoires, The Kid, mène toute une troupe de saltimbanques étranges qui donnent des spectacles absurdes devant le lit de la jeune femme.
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Lorsque celle-ci suit son traitement, la troupe s’éclipse, elle fume après les électrochocs, finit par revenir. Cette schizophrène est aussi un génie des mathématiques. Bobby Western, son frère, cow-boy de nouveaux confins, porte le deuil de cette sœur qu’il aimait d’une passion incestueuse. Nous sommes dix ans après le suicide, au début des années 80, et Bobby, plongeur de récupération (mais aussi expert en physique et ancien pilote de course), explore des épaves. Dans l’avion qu’il traverse à la nage, parmi les morts, manque un passager. Imagine-t-on qu’il a vu ce qu’il n’aurait pas dû voir ? En tout cas, le FBI le traque, puis on saisit ses comptes, et le voici qui fuit et se cache à travers les vastes territoires américains.
Échec de luxe
Au cours de cette errance, Bobby Western a plusieurs conversations assez fabuleuses avec un ancien du Vietnam, une amie transexuelle, un fou, des vieux amis, un ermite, sur la vie, la mort, le sexe, l’absurdité de l’existence, la relativité de la folie, la théorie des cordes ou les complots autour du meurtre de Kennedy. Intégrant des dialogues savoureux tout en dissolvant les normes typographiques, déployant des atmosphères sauvages et désolées, cultivant toujours ce style dépouillé (parfois fastidieux de littéralisme), McCarty multiplie les ambiguïtés et les énigmes irrésolues autour d’un deuil impossible. Dans ce roman quantique, toute réalité devient suspecte, possible, renversable, et promise au rien. Des dialogues somptueux et absurdes, un horizon noir (« Tout le bien du monde ne suffit pas à effacer une catastrophe. Seule une pire catastrophe parvient à l’effacer. »), une ambition remarquable, mais tout de même qu’est-ce que c’est long, dilatoire, confus, éprouvant, à force, et en dépit de pages magistrales. Les plaines américaines ont beau être vastes et monotones, elles n’empêchent pas les déraillements, fussent-ils de première classe. Romaric Sangars

L’Olivier, 544 p., 24,50€





