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Casse-Pipe : le tour de main des artisans pipiers

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Publié le

29 décembre 2022

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Après la barbiche mousquetaire et les moustaches en croc, une nouvelle relique du passé devient furieusement à la mode : la pipe. Plus économique que la cigarette, elle est avant tout un art de vivre. Bourrer une pipe c’est prendre du temps, c’est savourer la lenteur. Une nouvelle génération de fumeurs de pipe émerge, conseillée par des artisans passionnés.
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Au départ, il y a les Indiens. Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb, le premier des conquistadors, jette l’ancre dans les Bahamas, face à l’île Guanahani. Quelques jours plus tard, il voit les premiers indigènes fumant des feuilles de tabac enroulées. C’est l’aube d’une grande passion qui va gagner la planète. 

Certes, les débuts sont poussifs. De retour en Espagne, un des matelots de Christophe Colomb, a la mauvaise idée de fumer à tout-va. Soufflant de la fumée par la bouche et le nez, les passants sont effrayés et pensent qu’il est possédé par le diable. Le tribunal de l’Inquisition l’envoie en prison pour dix ans. Ces mésaventures ne découragent pas les addicts. Progressivement le tabac s’introduit dans les classes supérieures. Il est apprécié pour l’esthétisme de ses grandes feuilles et ses propriétés médicinales. Étourdi par la fumée, le patient oublie sa douleur !


L’introduction du tabac en France fit de Saint-Claude la capitale mondiale de la pipe en bruyère

Les XVIIe et XVIIIe siècles constituent l’apogée de la pipe. À cette époque, elle n’est pas en bois mais en terre cuite. Les pipes en argile sont produites dans de vastes fours. 1 000 à 5 000 unités sont cuites en même temps. Le fumeur achète une douzaine d’entre elles à la fois, car la pipe en argile est fragile.

Au XIXe, la pipe actuelle en bruyère apparaît. Poussant sur le pourtour de la Méditerranée, la bruyère est un arbuste aux racines profondes qui présentent des nœuds compacts. Secs et légers, les nœuds sont taillés pour constituer des pipes robustes. Les tourneurs de Saint-Claude s’emparent de ce nouveau bois. Lieu de pèlerinage, ce bourg jurassien était connu jusqu’alors pour sa production d’objets religieux en bois. L’introduction du tabac en France fit de Saint-Claude la capitale mondiale de la pipe en bruyère. 

Cette belle envolée est ternie par la guerre en Crimée. En 1853, les Russes agressent les Turcs, Français et Anglais viennent à leur secours. Au contact des prisonniers russes, ils découvrent le « papyros » : une cigarette formée d’un tube cartonné rempli de tabac. Le « papyros » porte un coup fatal à la pipe. Au début, seuls les voyous fument la cigarette mais rapidement l’engouement gagne toutes les élites car elle produit une jouissance plus immédiate que la pipe. La cigarette est en phase avec une nouvelle époque impatiente et pressée.

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Depuis cette époque lointaine, le « papyros » ne cesse d’engraisser les multinationales. Le marché mondial des cigarettes est estimé à 700 milliards de dollars (en progression de 3 % par an). Une bonne santé économique due aux agents chimiques qui accentuent la dépendance. Dans chaque cigarette il existe 4 000 composés chimiques dont plusieurs sont cancérigènes. Face à ce sinistre constat, les esthètes se tournent vers la pipe. Car contrairement à la cigarette, la pipe est un objet pourvu d’une âme qui suscite la passion.

Il y a dix ans, Marie-Aurélie Favre était fumeuse de cigarette. Lassée par son labeur de communicante, elle décide d’embrasser le métier de pipier. Après une formation de quelques années, elle reprend la boutique « La Pipe du Nord ». C’est au 21, boulevard Magenta à Paris que Marie-Aurélie expose sa centaine de pipes. Des pipes, il y en a de toute sorte. Des petites, des grandes, des longues et des courtes. La forme de base la plus répandue est la « billiard » surnommée aussi la « tête londonienne ». Elle se caractérise par une tige et un foyer ronds. C’est la pipe emblématique de Georges Brassens. Il y a la pipe courte dite « brûle-gueule ». C’est une pipe réservée au fumeur confirmé. Proche de la bouche, elle chauffe rapidement. Sa tige courte permet de la fourrer dans une poche et de l’emmener partout. Pipe emblématique des marins, Baudelaire l’évoque dans son poème l’Albatros : « L’un agace son bec avec un brûle-gueule, l’autre mime en boitant l’infirme qui volait ».


Marie-Aurélie Favre (© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect)

Enfin, la « pipe de lecture » qui dispose d’une longueur de tuyau plus importante que la pipe classique. La fumée a davantage de temps pour se refroidir avant d’arriver en bouche. Ainsi est-elle plus fraîche et plus douce. La longueur du tuyau évite par ailleurs d’enfumer les yeux pendant la lecture. Les clients de Marie-Aurélie sont variés. Femme, homme, intellectuel ou manœuvre, tous sont accrochés à l’objet et au petit rituel. « Après le confinement, la demande a explosé, constate Marie-Aurélie. Les gens enfermés dans des maisons secondaires ont eu le temps de fouiller dans les tiroirs. À cette occasion beaucoup de jeunes ont découvert la pipe du grand-père ». 

Les jeunes, symbole du renouveau de la pipe ! Justement l’un d’entre eux fait irruption dans la boutique. Cheveux en catogan, pantalon noir et bagues aux doigts, nous l’appellerons Sylvain le Breton pour la commodité du récit. En partance pour sa lointaine contrée, le jeune Sylvain décide de faire une halte chez Marie-Aurélie : « Récemment j’ai arrêté de fumer. Je ne souhaite pas m’accoutumer à la cigarette électronique car c’est une invention trop récente, on ne connaît pas encore les effets sur la santé ». Marie-Aurélie opine du bonnet, prédisant un effroyable scandale sanitaire pire que celui du sang contaminé et de la grippe aviaire réunis. En attendant l’apocalypse, Sylvain le Breton doit être formé à l’art de fumer la pipe.


« Pour commencer, vous devez souffler dans la pipe afin de vérifier que l’air circule parfaitement. Vous émiettez votre tabac puis vous l’insérez dans le foyer par petites pincées. Le tabac ne doit être ni trop sec, ni trop humide »


Marie-Aurélie Favre

« Pour commencer, vous devez souffler dans la pipe afin de vérifier que l’air circule parfaitement, enseigne Marie-Aurélie. Vous émiettez votre tabac puis vous l’insérez dans le foyer par petites pincées. Le tabac ne doit être ni trop sec, ni trop humide. Une fois arrivé au sommet du foyer, vous tassez avec le bourre pipe. Attention un bon bourrage fait un bon fumage. Ensuite vous aspirez lentement car fumer est un moment de détente. Il faut éviter les aspirations trop fortes qui font chauffer la pipe ». Sylvain le Breton n’en revient pas de toutes ces subtilités. Ébloui par l’art de fumer, il repart avec une pipe à 150 euros, un bourre-pipe et un briquet spécial pipe. Le voilà heureux car son achat a du sens, il fait vivre en France des artisans.

Des artisans comme Joseph Rimbaud surnommé dans le milieu « Jojo Rostiak ». Installé depuis 20 ans dans le Jura à Saint-Claude, il produit sur son tour 300 pipes par an. « Je suis originaire des Charentes. Lorsque j’étais jeune, j’ai commencé à faire des pipes parce que le vent et la pluie au bord de la mer m’empêchaient de rouler des cigarettes ». En arrivant à Saint-Claude, il est formé par Pierre Morel, un maître-pipier. « Après un BTS en carrosserie, j’ai voulu faire vivre un métier en voie de disparition », explique Rostiak. Pour Rostiak, fumer la pipe est une philosophie de la vie. Chaque fois qu’il se promène dans les forêts épaisses du Jura, il bourre une pipe. Un moyen de résister au flux incessant du monde moderne. Rostiak déconnecte et goûte au plaisir du silence et de la lenteur.


Pipe de Rostiak (© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect)

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