Quelle est la genèse du projet ?
J’ai une formation de comédien à la base, j’ai tourné pas mal de films et de séries étant plus jeune, notamment en binôme avec mon grand-frère. De fil en aiguille, j’ai voulu écrire mes propres histoires. La Gravité est partie d’une envie simple, celle de raconter quelque chose de très personnel, le quartier où j’ai grandi, et d’établir un constat : l’existence de gens hyper talentueux qui ne donnent jamais libre cours à leurs passions à cause de cette espèce de plafond de verre qui semble régner sur les quartiers. J’ai voulu m’approprier ce constat pour le raconter à ma manière, avec toutes mes influences et notamment celles du cinéma populaire.
Malgré son enracinement géographique, le film est désengagé de toute politique ou réalité concrète, il semble presque tendre vers l’abstraction, l’universel…
Oui, c’est sans doute lié à un refus de ma part d’être trop frontal. C’est très difficile de se dégager des codes du cinéma de banlieue lorsqu’on raconte quelque chose de personnel. Je me suis donc posé la question, je me suis justement demandé comment faire la différence, comment ramener quelque chose d’universel.
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La solution, c’est de faire appel au cinéma de genre. Le genre est justement le moyen de nous lier tous. Je pense qu’au fin fond du Kazakhstan, tout le monde se fout des meurtres entre dealers dans nos banlieues. Et ils ont raison. C’est là où le genre intervient pour rendre tout ça universel, pour nous permettre de prendre de la hauteur, de créer du lien. C’est pour ça que j’aime le cinéma japonais, qui rend universel des univers parfois hyper spécifiques, voir les films de sabre, ou les films de yakuza d’un Kinji Fukasaku.
Ça n’a pas été trop dur de convaincre des producteurs avec un projet aussi particulier ?
Je savais dès le départ que ce ne serait pas un projet simple à monter, mais j’ai eu la chance d’être compris très vite par mes producteurs, notamment sur ces références multiples. Ils ont été malins en me prévenant que nous aussi on serait confrontés à un plafond de verre, film de banlieue oblige, et que pour s’en échapper il fallait justement, au contraire, assumer à fond cet aspect composite du film, cette collision des genres.
La violence du film est vraiment surprenante. Tous vos personnages sont des bourreaux en puissance. Vous filmez une jeune femme qui se fait tabasser chez elle par l’un de vos « héros ». C’est quelque chose qu’on n’avait pas vu depuis longtemps, cette liberté totale dans la représentation de la violence, à part peut-être dans le cinéma coréen.
Je considère que la violence est mieux assumée quand elle relève d’une forme de dialogue. La scène dont vous parlez, finalement, est filmée comme un dialogue entre l’homme et la femme, un dialogue qui passe essentiellement par les corps.
« Pour m’éloigner de tous les codes du film de banlieue, j’avais dès le départ envie de filmer une banlieue en vase-clos, sans intervention extérieure, sans police, sans téléphones portables »
Cédric Ido
Dans la mesure où la femme répond aux coups, j’ai voulu y mettre une sorte de légèreté. En revanche pour la scène finale dans la cave, c’est l’apothéose d’un dialogue devenu impossible, c’est pourquoi la scène est beaucoup plus âpre. Effectivement, dans mon film comme dans le cinéma coréen, il n’y a aucun manichéisme : chacun a ses raisons.
La confrontation finale comprend un pur élément de S.F, qu’on ne dévoilera pas ici…
J’étais un peu frileux au début avec cette idée, je voulais ramener la fin à quelque chose de plus réaliste dans la première version du scénario. C’est un discutant avec les producteurs que j’ai décidé de pousser le délire jusqu’au bout, d’amener le film vers une sorte d’apothéose. Pour moi c’est une façon d’assumer totalement mon amour pour le cinéma populaire, pour un cinéma qui n’a pas peur de certaines images grotesques ou excessives.
Vous filmez la banlieue comme un espace sous cloche, presque une sorte de boîte de Petri.
C’est un défi que je me suis lancé à l’écriture. Pour m’éloigner de tous les codes du film de banlieue, j’avais dès le départ envie de filmer une banlieue en vase-clos, sans intervention extérieure, sans police, sans téléphones portables. C’est un défi qui corse l’écriture et qui pousse le film à se dépasser visuellement.
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Le film évoque aussi le conflit entre deux générations de façon très dure : d’un côté, la génération des années 80 qui semble vouée à l’échec, de l’autre une génération Z complètement illuminée.
La question, c’est : qu’est-ce que je laisse, moi, à ma génération et à celles qui vont suivre ? On a l’impression que certaines générations qui nous suivent sont frappées par le nihilisme parce qu’elles trébuchent contre le système, et qu’elles créent en retour, leur propre communauté. Le fondamentalisme, c’est peut-être ça, finalement : ne plus croire en l’extérieur. Ne plus croire même en aucune forme d’organisation collective.
Votre personnage principal est un dessinateur. Le film tout entier est baigné par une impulsion très picturale. D’ailleurs, La Gravité aurait pu être un film d’animation…
J’adore le dessin, j’aurais voulu en faire carrière ! D’ailleurs, j’ai passé deux fois le concours des Gobelins ! Dessiner, c’est très proche de la mise en scène : il s’agit de reproduire fidèlement ce qu’on observe, mais avec un supplément d’âme.
La banlieue a été invisibilisée par le film de banlieue. Popularisé à la fin des années 90 par l’hyper-surestimé La Haine de Mathieu Kassovitz, le film de banlieue est devenu un genre à part entière, souvent racoleur, façonné de manière à contenter à la fois un public cible (les fameux habitants du Jeunistan) et à cristalliser tout une partie des fantasmes que lui prêtent les publicitaires et les producteurs : violence systématique, haine anti-flics, communautarisme poussé à l’extrême. Depuis plus de quatre décennies, pas évident de trouver une réelle proposition de cinéma entre ces deux tropes savamment orchestrés : d’un côté, les productions décérébrées siglées Europa Corp qui ont contribué à l’image brutale et parodique d’une population livrée à elle-même, de l’autre, ces films « conscients » qui se chargent d’évacuer la mauvaise conscience de la bourgeoisie cinéphilique. Entre les deux, la banlieue en tant qu’espace réel est restée dans l’angle mort du cinéma français. Pour rendre hommage à la banlieue, sans doute faudrait-il pouvoir la dépolitiser afin de lui redonner sa forme brute, essentielle, celle que devrait être capable de nous offrir un film de cinéma.
En effet, si tout « bon film est une politique de l’espace », pour paraphraser Deleuze, alors on ne peut pas correctement filmer un espace déjà politisé. C’est tout le défi que se charge de relever le réalisateur franco-burkinabè Cédric Ido avec La Gravité : faire table rase des clichés et proposer un film où la banlieue redevient un décor, voire un personnage à part entière. C’est pourquoi La Gravité entretient des relations aussi étroites avec l’animation et avec le cinéma asiatique : en privilégiant des focales courtes, des découpages ultra dynamiques et un art consommé de l’arrière-plan, Ido s’inscrit dans la grande tradition du cinéma pictural japonais des années 70, qui s’est toujours évertué à mettre en scène, via le genre, un certain esprit des lieux. Polar nerveux, pamphlet social, horreur urbaine, film de science-fiction : La Gravité est tout cela à la fois, et miraculeusement, parvient à rester cohérent malgré ce télescopage d’influences. Originaire de Seine Saint Denis, élevé en partie au Burkina Faso, Cédric Ido est assurément un réalisateur à suivre. Il nous a livré quelques clés de compréhension sur cette étrange Gravité. Marc Obregon
LA GRAVITÉ (1h26), de CÉDRIC IDO, avec Max Gomis, Jean-Baptiste Anoumon, Thierry Godard, en salles le 3 mai.





