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Charles Millon « Ils ne supportent plus cette élite qui les traite de bouseux et de ploucs »

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Publié le

20 décembre 2018

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Ancien président de région pendant plus de dix ans, Charles Millon défend une tradition girondine selon laquelle les politiques doivent être élaborées et exercées au plus proche des gens qu’elles concernent.

 

Quelles sont les causes de ce mouvement ?

Au-delà des causes profondes qui ont été analysées avec pertinence par Christophe Guilluy et Jean-Pierre Le Goff, il y a une cause immédiate qui réside principalement dans l’attitude du président de la République et de son entourage par rapport aux Français. Leur arrogance, leur mépris, sont le ferment de la révolte. Les Français sont prêts à accepter des sacrifices, des remises en cause, mais refusent d’être méprisés. Ce qu’Emmanuel Macron n’a pas compris, c’est que pour gouverner son peuple il faut l’aimer, le respecter et l’écouter. Son attitude a provoqué sinon révélé une rupture très profonde, s’inscrivant dans la droite ligne de ce que disait Hilary Clinton lorsqu’elle parlait des « déplorables » américains.

 

 

Ceux qui ne sont rien, ceux qui doivent traverser la rue pour trouver du boulot: ces phrases étaient prononcées avec une telle morgue que le peuple l’a ressenti violemment. D’ailleurs on l’a vu aussi avec ces Gilets jaunes qui, invités sur les plateaux de télévision, dénonçaient le dédain de certains journalistes qui les interrogeaient. Ils ne supportent plus cette élite qui les traite de bouseux et de ploucs.

 

Vous dites « ils »: mais qui sont au fond ces Gilets jaunes ?

Ce sont tous des enracinés, ils aiment leur pays, ils y travaillent, ils sont nombreux à avoir du mal à boucler leurs fins de mois, ils pratiquent la solidarité de proximité. Certes, ils ne sont pas des habitués des avions, ils ignorent la « jet-society ». Ce ne sont pas des pauvres au sens habituel du terme, car chez eux on retrouve le médecin de campagne, l’artisan, l’ouvrier, l’infirmier, le maire rural.

Ces Gilets jaunes, vous les rencontrez dans vos provinces mais aussi dans les périphéries des grandes villes d’où ils sont rejetés à cause du coût des loyers. Au fond ce sont les Français qui se sont levés, qui se retrouvent autour des ronds-points, et qui, quel que soit leur métier, ont les mêmes analyses, les mêmes préoccupations, la même souffrance. En définitive, ils en ont marre qu’on ne les écoute pas et qu’on leur impose des schémas, des organisations, des solutions toutes faites. Pour nombre d’entre eux, on a détruit leur lieu de vie, leur cité, et on les a précipités dans le monde des grands ensembles, des grandes surfaces, des trains à grande vitesse : dans le monde de la démesure.

 

Lire aussi : Les sanglots longs des gilets de l’automne

 

À cette aune, l’histoire du diesel n’est pas un accessoire. Car pour rejoindre les grandes surfaces, pour aller à la maternité, pour rejoindre les centres administratifs, pour tous les besoins quotidiens, ils doivent prendre leur voiture. Même si le prix des produits vendus dans les grandes surfaces est plus faible que dans l’épicerie de quartier, le coût est souvent le même quand on rajoute les frais de transport et le temps passé en trajet.

 

Quelles réponses concrètes leur apporter ?

En repensant de fond en comble l’aménagement du territoire, et en redonnant aux élus locaux le pouvoir d’organiser ces territoires, en y associant les habitants et en respectant leur patrimoine. Ainsi, lorsque j’étais maire dans les années 70-80, au lieu de construire une école en préfabriqué dans le centre-ville, j’avais proposé de rouvrir une école située dans un hameau voisin de la ville. C’était un bel édifice, en pierres de taille, entouré de jardins. Nous faisions coup double : on revitalisait un village, et on rénovait une école avec des classes vertes permanentes. Le seul problème en suspens, c’était le financement du transport scolaire.

Quand je me suis adressé aux autorités compétentes, elles m’ont répondu qu’elles prenaient en charge le transport qui allait de la périphérie vers la villecentre, mais en aucun cas dans l’autre sens. C’est symptomatique : on centralise, et on délaisse les périphéries comme si elles étaient inutiles. La démarche est la même quand, au lieu de construire de nouveaux quartiers d’habitation dans les villes, on réhabilite l’habitat dans les villages environnants qui avaient été désertés.

 

Au fond ce sont les Français qui se sont levés, qui se retrouvent autour des ronds-points, et qui, quel que soit leur métier, ont les mêmes analyses, les mêmes préoccupations, la même souffrance. En définitive, ils en ont marre qu’on ne les écoute pas et qu’on leur impose des schémas, des organisations, des solutions toutes faites. Charles Millon

 

En effet, la recommandation des administrations est trop souvent d’augmenter la population des villescentres en construisant des quartiers HLM ou des zones pavillonnaires qui, l’un comme l’autre, deviennent trop souvent des ghettos. Mais cet aménagement du territoire passe aussi par la révision des politiques nationales et européennes. Lors d’une émission de TV, un Gilet jaune a décrit avec perspicacité la folie normative qui oblige aujourd’hui un éleveur qui veut vendre un agneau à son voisin, à transporter cet agneau à un abattoir agréé situé à des dizaines de kilomètres, et de rapporter ensuite la carcasse à son exploitation agricole

N’y a-t-il pas lieu de réfléchir à une nouvelle politique économique et commerciale, avec la promotion des circuits courts? Ceci permettra de favoriser la diversité, de garantir les identités locales, et de promouvoir une écologie réaliste.

 

Mais cela ne réclame-t-il pas de profonds changements d’organisation de l’État ?

Bien sûr. La France doit s’engager dans une vraie révolution girondine. En cela, elle peut s’inspirer de ce que font certains pays comme la Confédération helvétique. Celle-ci a réussi à protéger son agriculture, à développer un tissu de petites et moyennes entreprises, à associer les citoyens à l’aménagement du territoire et à la construction de grands équipements, et ce au travers de consultations locales et de référendums d’initiative populaire.

En effet, les habitants et les acteurs locaux s’avèrent être les meilleurs garants d’un développement harmonieux et d’une protection du patrimoine et des paysages. C’est pourquoi en France il faut engager une véritable redistribution des pouvoirs, des compétences et des moyens au profit des collectivités territoriales. Mais au préalable, il faut cesser de casser notre démocratie locale en imposant des structures intercommunales surdimensionnées, tant au niveau de la taille que des pouvoirs transférés.

 

Lire aussi : La macronie, la revanche de la DSK(onnection)

 

La France était un des rares pays qui disposait avec les conseillers municipaux, de milliers de citoyens bénévoles prêts à se mettre au service du bien commun. La loi NOTRe a transformé la gestion intercommunale en une technocratie anonyme. Les populations se sentent dépossédées de leur commune et se retrouvent sans feu ni lieu. Elles sont éperdues avant d’être révoltées.

 

À quoi ces élites sont-elles confrontées finalement ?

Ces élites, si elles veulent rester élites, doivent faire preuve de modestie et renoncer à leurs prétentions. Il n’y a pas une solution unique au problème posé : les élites doivent accepter qu’il y ait diversité d’approches et de solutions. Chaque région, chaque ville, chaque cité a un patrimoine propre, une histoire spécifique. Tout ne peut être normalisé. Enfin, ces élites doivent comprendre que la mondialisation n’est pas un but en soi.

 

 

Ce ne peut être qu’un moyen d’améliorer la vie des personnes en permettant le développement des échanges et la diffusion de produits, de méthodes, de techniques, de cultures… Mais cette mondialisation ne peut se faire en attaquant ce qui est le plus cher à chaque personne : son identité. C’est ce que proclament les gilets jaunes quand ils réclament que l’on respecte leur mode de vie, leur patrimoine, leur profession.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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