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Charles Péguy : le psalmiste antimoderne

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Publié le

24 décembre 2021

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Pourfendeur de la modernité bourgeoise et du règne de l’argent, défenseur d’une certaine idée de la tradition laborieuse, Charles Péguy est sans conteste l’une des grandes étoiles de la mystique catholique ayant brillé au siècle dernier.
Péguy

L’œuvre de Charles Péguy se concentre à la charnière des XIXe et XXe siècles, période dont les querelles constituent le pivot de la France contemporaine. Au cours de ces temps tumultueux, Péguy fut d’abord socialiste et républicain, avant que son retour à la religion n’imprègne ses écrits d’une ardente foi catholique mêlée d’un nationalisme toujours plus vigoureux. Si d’aucuns pourraient considérer un tel parcours comme une somme de reniements, le natif d’Orléans y voit plutôt un « approfondissement du cœur ».

Ce syntagme n’est nullement anodin : dans sa forme même, la pensée de Péguy procède toujours par approfondissements. Celui qui fut l’élève de Bergson fait aller et venir sa plume, retournant sans cesse aux prémisses pour creuser et élargir le sillon de sa réflexion. En traçant mille spirales d’anaphores et d’accumulations, Péguy déploie un style à la fois lent et hypnotique, un style qui subjugue les uns et irrite les autres sans jamais laisser indifférent. Par ce brillant et laborieux mouvement, par ce perpétuel va-et-vient de la pensée, l’auteur élabore une maïeutique interne, une discussion de l’esprit avec lui-même, une dialectique arrimée dans le temps. En philosophie comme en poésie, dans Marcel comme dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu, Péguy est un psalmiste qui amplifie le Verbe par l’écho.

Héritier de Descartes autant que Bergson, Péguy est en outre un penseur de « l’âme charnelle » toujours soucieux de lier l’esprit à la matière sans toutefois les confondre

L’on a parfois cru voir en l’orléanais une sorte d’idéaliste aux vues éthérées, un platonicien épris d’idéaux mystiques et formels qui, en s’incarnant, se dégraderaient fatalement en basse politique. Or cette dégradation n’est point intangible : elle n’est que la conséquence et la cause – par rétroaction – de la décadence spirituelle et morale de l’homme contemporain. Héritier de Descartes autant que de Bergson, Péguy est en outre un penseur de « l’âme charnelle » toujours soucieux de lier l’esprit à la matière sans toutefois les confondre. Preuve que sa mystique n’induit nulle forme d’érémitisme ascétique, il s’implique dans les grands combats de son temps : il défend Dreyfus avec abnégation et s’oppose opiniâtrement aux intellectuels pacifistes.

Toutefois, sa plus âpre bataille fut celle qu’il mena contre la modernité même. Selon Péguy, les racines du mal moderne ne remontent ni à 1789, ni à 1793, ni même aux révolutions du XIXe siècle que le philosophe définit comme des restaurations républicaines succédant à la Restauration de 1815. Ce sont bien plutôt les années 1880 qu’il vilipende : l’avènement politique du radicalisme, de l’opportunisme et de la démagogie engendre le déclin des mystiques républicaine et monarchiste – celles qui consacraient « les héros et les saints » – ainsi que le triomphe de l’anomie bourgeoise, véritable force annihilatrice de l’ancien monde. S’il sait parfois se montrer féroce – vis-à-vis de Jaurès notamment – l’auteur de Notre Jeunesse n’emploie pas le ton pamphlétaire d’un Bloy pour défendre ses thèses antimodernes. Plutôt que de s’épuiser en imprécations volubiles contre les péchés de l’époque, il préfère magnifier la tradition, et tout particulièrement la tradition laborieuse alors en proie aux assauts de l’ère industrielle : « Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui, au Moyen Âge, régissait la main et le cœur. […] Nous avons connu ce soin poussé jusqu’à la perfection, égal dans l’ensemble, égal dans le plus infime détail. […] J’ai vu toute mon enfance rempailler des chaises du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ses cathédrales ».

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Comme la plupart des catholiques sociaux et des socialistes français du XIXe siècle, Péguy s’érige en défenseur de l’artisanat et de « l’ouvrage bien faite », lesquels concrétisent des vertus séculaires telles que l’honnêteté, la rigueur et l’humilité. Philosophe de la praxis artisanale, il sanctifie le labeur en reprenant à son compte, dans L’Argent, la célèbre maxime de saint Bernard : « Travailler c’est prier ». Dans l’incipit de Nous vivons en un temps si barbare, Péguy résume ainsi sa conception axiologique du travail qui oppose l’exigence qualitative au règne du quantitatif : « Nous vivons en un temps si barbare que quand on voit des hommes imprimer des textes propres sur un papier propre avec une encre propre tout le monde se récrie : Faut-il qu’ils aient du temps à perdre ! Et de l’argent ! Nous n’avons pas de temps, nous n’avons plus d’argent, nous n’avons que notre vie à perdre. Nous avons failli la perdre ; et nous sommes exposés à recommencer ».

Cette ultime déclamation n’a rien d’une feinte bravade : le 5 septembre 1914, le lieutenant Charles Péguy tombe à la tête de sa compagnie d’infanterie alors qu’il exhorte ses hommes au courage. Quelques mois plus tôt, il écrivait dans l’Ève des vers aux accents barrésiens qui résonnent aujourd’hui comme une épitaphe : « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle, / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre. / Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre. / Heureux ceux qui sont morts d’une mort solennelle ».

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