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Checknews : les proxos de la vérité

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Publié le

5 mai 2023

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Au détour d’une imprécision commise lors de sa couverture d’une manifestation parisienne contre la réforme des retraites, L’Inco a été confronté à Libé, plus précisément à son service de vérification des faits CheckNews. Intrigués par leur curieuse approche, nous avons décidé d’enquêter sur les enquêteurs. Derrière leur prétendue incarnation de la rigueur journalistique se cache une véritable machine de propagande idéologique. Enquête.
police

Bas du boulevard Voltaire, mardi 28 mars vers seize heures vingt. La tête du cortège partie de la place de la République à quatorze heures a déjà atteint Nation, et je le rejoins à peine. Je dois y retrouver mon stagiaire Wandrille de Guerpel qui couvre les événements depuis le début de l’après- midi, jusqu’ici singulièrement calme. Alors que j’arrive là où il est censé être, une caméra dont le micro arbore une bonnette C dans l’air s’écrase à mes pieds, fracassée au sol par un coup de poing. Le journaliste qui la tenait tente de contenir la rage de sa demi-douzaine d’agresseurs masqués. Son collègue, qui s’offusque de cette attaque et tente de le protéger, est violemment bousculé par la bande en sweats noirs dont tous les individus sont masqués. C’est déjà fini, et je retrouve enfin Wandrille, qui était à une dizaine de mètres. Il m’annonce qu’il vient de filmer une agression de journalistes. Je lui explique que j’étais à un mètre des faits. Je ne prends même pas la peine de vérifier le contenu de sa vidéo. Premièrement parce que je fais confiance à ses talents de vidéaste, deuxièmement parce qu’il ne peut avoir filmé que l’agression que j’ai vue. Wandrille envoie donc son petit film à Juliette Briens, notre directrice de la communication, qui le tweete en indiquant que les personnes « violemment agressées » sont des journalistes de l’émission phare de France 5.

Nous en sommes vite à des centaines de retweets. Sauf qu’après une discussion avec Wandrille, nous comprenons que l’agression qu’il a filmée et celle
que j’ai vue ne sont pas les mêmes. À quelques mètres, au même moment, deux attaques de journalistes ont eu lieu. Si nous avions été de bons représentants de cette profession, nous aurions supprimé notre tweet. Or nous avions atteint le Graal de notre métier, le buzz, et tuer notre poule aux œufs d’or ne nous enchantait qu’à moitié. Nous avons donc décidé, en parfaite connaissance de cause, de conserver cette publication. Ce qui est un mensonge, dont je crois la gravité assez légère. Car les places des journalistes agressés sur la vidéo et de ceux de C dans l’air étaient interchangeables.

Au lieu de vérification des faits, on a parfois affaire à des papiers d’actualité classiques, qui relaient des informations idéologiquement compatibles avec la ligne Libé

Mercredi passa, une angoisse sur nos têtes. Nous avions fait une bêtise avec cette vidéo qui continuait à être très reprise, et quelqu’un allait bien finir par s’en apercevoir. Jeudi matin, ça ne manque pas. La police du journalisme nous avait retrouvés, et elle avait un nom glaçant : CheckNews. Combien de confrères se sont-ils tapissés le falzard au son de ces deux syllabes ? Ce jour-là, on nous envoyait au téléphone un agent motivé en la personne d’Emma Donada, une jeune femme de trente ans dont la politesse légèrement forcée révèle la gêne que lui occasionne cette discussion avec le diable. Elle a eu C dans l’air, se doute donc de notre supercherie que je lui avoue avec une insolence réglementaire.

Nous promenons ensuite des visages livides jusqu’à un peu avant midi, où l’article de notre chère Emma sort enfin. S’il s’en tient strictement aux faits et aux déclarations des différents acteurs, dont les miennes, l’impression générale qui s’en dégage est surtout celle d’une dénonciation de la récupération de notre vidéo par la droite nationale et d’une volonté de dissociation des violences qui y sont montrées d’avec les Black blocs. Mais nous ne voudrions jamais verser dans le procès d’intention, ô malheur, alors nous nous sommes mis en tête de nous intéresser de plus près à cette rubrique célèbre, qui se propose d’éclairer le citoyen dans les abysses mensongers de l’ère de la post-vérité. Le projet semble inattaquable. Et pourtant…

La première malhonnêteté évidente de CheckNews concerne les sujets qui y sont traités. On imagine que ses journalistes reçoivent quotidiennement un nombre conséquent d’interrogations et qu’un tri doit être opéré. Un papier qui revient sur l’histoire du projet CheckNews publié en 2021 sur le site de Libé, éclaire sur la méthode qui préside au choix : « Il y a nécessairement une sélection […] Le tri s’opère d’abord en fonction du temps que nous avons. Certaines questions demandent des enquêtes très longues, d’autres moins. Nous privilégions aussi, pour l’intérêt évident de nos lecteurs, les questions en lien avec l’actualité. » Un peu plus loin, l’angoisse qui nous submergeait se trouve apaisée : « Nous ne choisissons pas les questions en fonction de ce qui nous sied sur un plan politique. »

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Ah oui ? Au mois de mars 2023, CheckNews a publié 83 articles. Pas moins de 18 d’entre eux, près du quart, concernent les violences policières lors des manifestations contre la réforme des retraites ou à Sainte-Soline. Sur le même mois, seules deux publications, dont celle dont il a été question
plus haut, s’occupent des violences commises par des manifestants.

Les plumes à la manœuvre dans cette obsession policière sont notre sémillante Emma Donada, Elsa de La Roche Saint-André, Alexandre Horn et Anaïs Condomines, co-directrice du service et auteur en 2019 d’un bouquin sur le cyberharcèlement consistant à pleurnicher sur le fait que les femmes et les minorités en soient les principales victimes. Ces quatre mousquetaires ont des comptes Twitter fort passionnants. Quasiment tous les articles qu’ils retweetent, dont beaucoup sont les leurs ou ceux d’un autre membre du quatuor sacré, parlent de violences policières, d’extrême droite ou de féminisme. Certes, cela ne suffit pas à remettre en cause la rigueur de leurs travaux, mais un soupçon est d’emblée jeté sur leur neutralité idéologique.

Considérons maintenant le cœur du problème, leurs articles. En premier lieu, le concept d’origine de CheckNews y est souvent détourné. Ainsi, au lieu de vérification des faits, on a parfois affaire à des papiers d’actualité classiques, qui relaient des informations idéologiquement compatibles avec la ligne Libé. Par exemple, un article du 28 mars signé Alexandre Horn relaie la création du collectif « Stop GAV » qui vise à faire cesser les gardes à vue jugées arbitraires lors des manifestations.

Un des éléments les plus marquants de ces papiers est le manque de prise de distance dans le traitement d’informations relayées par des sites ou des organisations classées par la plupart des observateurs à l’extrême gauche

La création de ce collectif n’est absolument pas sujette à controverse, l’article ne tranche aucun débat, il s’agit presque d’un communiqué de presse. Deux jours plus tôt, un autre article informe le public de l’existence d’un « Guide du manifestant arrêté », créé par le Syndicat de la magistrature, qui donne les droits et les devoirs d’un gardé à vue. Ici encore, personne ne s’interroge sur l’existence réelle de ce guide, il s’agit purement et simplement d’un article visant à informer les lecteurs de Libération de leurs droits en cas d’arrestation. Régulièrement, ce type d’article non adapté apparaît.

Pourquoi ? Il semble raisonnable d’avancer l’hypothèse suivante : consciemment ou non, les journalistes de CheckNews utilisent la supposée neutralité idéologique, la place au-dessus de tout soupçon de leur service, pour défendre insidieusement leur vision du monde. Cet engagement masqué se retrouve de manière plus subtile, donc plus perverse, dans les articles de vérification des faits à proprement parler.

Il ne s’agit évidemment pas ici de les passer en revue un par un. Mais un des éléments les plus marquants de ces papiers est le manque de prise de distance dans le traitement d’informations relayées par des sites ou des organisations classées par la plupart des observateurs à l’extrême gauche. Ce manque de distance commence justement par l’absence de rappel du positionnement politique de ces médias. Par exemple, quand CheckNews présente des vidéos du
site Révolution Permanente, le journal parle de simple « média », sans préciser que si Révolution Permanente possède un site d’informations, il s’agit d’abord du courant le plus bouillant du NPA qui a fini par faire scission de ce dernier en 2021. Le même phénomène existe avec Contre-Attaque, présenté exactement dans les mêmes termes, alors qu’il s’agit, selon Le Monde, d’un « collectif d’extrême gauche » dont Gérald Darmanin a demandé sans succès la dissolution en 2022. Quand il s’agit de publications de l’autre rive, CheckNews retrouve de sa verve. Ainsi dans l’article à propos des journalistes frappés à la manifestation du 28, si L’Inco s’en tire bien avec le qualificatif de « conservateur », Boulevard Voltaire en prend pour son grade avec « site d’extrême droite » et Omerta devient « très droitier ».

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Au-delà de la terminologie employée, sujet déjà central, l’analyse même des faits est, derrière un vernis d’impartialité, très souvent orientée. Attachons-nous à un exemple révélateur de la philosophie d’ensemble. Un article du 22 mars de l’éternelle Emma Donada essaie de savoir si un CRS a bien brandi un fusil d’assaut HK G36 lors d’une manifestation contre la réforme à Nantes, comme l’affirme photo à l’appui Contre-Attaque, cité plus haut. Le média tweete, en légende du cliché : « Sur cette photo prise samedi 18 mars, au cœur de la ville de Nantes, ce fusil d’assaut est brandi par un CRS dépassé, en plein milieu de charges et de tirs de lacrymogènes, entre les manifestant·e·s et les passant·e·s »

Libé entame son enquête sur l’explication de la présence d’une telle arme dans la manifestation sans s’interroger sur l’essentiel : le sens de ce tweet qu’il s’agit de confirmer ou d’infirmer. Or le fonctionnaire de police en question porte son fusil d’assaut de manière réglementaire, en position de « patrouille basse », c’est-à-dire ramenée contre son torse, le canon pointé vers le sol, avec l’index hors de la détente ce qui empêche tout départ de feu accidentel. L’article de CheckNews aurait dû s’arrêter là : non, aucun G36 n’a été brandi, encore moins en dernier recours par un policier dépassé par les événements. Le tweet de Contre-Attaque est donc une fake news et aurait dû être dénoncé comme tel par CheckNews.

Cependant, Libé continue à enquêter et s’interroge sur la présence d’une arme de guerre au sein d’une manifestation. Même si le fusil n’a pas été brandi, était-il légitime qu’il soit sur place ? Emma a contacté la préfecture de la Loire-Atlantique qui explique : « Les unités CRS ont à leur disposition de telles armes afin de pouvoir répondre à la menace terroriste. En l’occurrence, on ne peut exclure qu’à l’occasion d’un rassemblement important de citoyens lors d’une manifestation revendicative, une action terroriste soit entreprise à l’encontre des forces de l’ordre ou des manifestants. » Voilà, cette réponse qui tombe sous le sens devrait clore notre article, non ? Eh bien non.

CheckNews mène une lutte idéologique, en l’occurrence anti-police, sous couvert de neutralité journalistique

Un dernier paragraphe particulièrement pervers est ajouté, pour faire croire sans donner l’air d’y toucher qu’une erreur a malgré tout été commise. Ainsi Libé cite la DOT (doctrine d’organisation tactique) des CRS, qui proscrit l’utilisation du G36 dans le cadre du maintien de l’ordre. Or c’est vrai mais totalement hors- sujet. Libé mélange tout, par incompétence ou plus sûrement par mauvaise foi. Le fusil en question n’a pas été utilisé pour le maintien de l’ordre, c’est-à-dire pour disperser les manifestants, mais bien en retrait du dispositif policier (ce qui est d’ailleurs prouvé par l’absence de bouclier dans le binôme où se trouve le fonctionnaire, puisqu’aucun CRS ne va au contact d’une foule hostile sans en être protégé). Il a été sorti en soutien, dans le cadre de la lutte contre une menace terroriste, comme le rappelle la préfecture. Et chacun conviendra qu’une telle disposition est opportune. La DOT, qui se borne à fournir les instructions relatives aux missions classiques des CRS – pas celles de la lutte antiterroriste pour laquelle ils sont pourtant utilisés – ne régissait pas l’utilisation de l’arme en ce cas. La brandir comme preuve d’un dysfonctionnement est donc profondément malhonnête.

On s’est ici arrêté en détail sur un exemple précis, parce qu’il est révélateur des procédés qu’utilise CheckNews pour mener une lutte idéologique, en l’occurrence anti-police, sous couvert de neutralité journalistique. CheckNews s’est construit une image de diseur ultime du vrai et l’utilise pour répandre sa propre vision du monde dont chacun connaît la saveur. La perversité du procédé est qu’effectivement, CheckNews ne ment jamais. ChecksNews s’acharne, CheckNews omet, CheckNews détourne, CheckNews entretient la confusion à dessein mais CheckNews ne ment pas. Ce service qui voudrait distribuer des brevets de respectabilité à toute une profession sert aujourd’hui de machine à laver à l’obsession anti-flics de la gauche radicale. Combien de temps la France supportera-t- elle encore la tutelle de cette petite clique de Fouquier-Tinville déguisés en Rousseau ?


CheckNews a succédé en septembre 2017 au service Désintox de Libération. Après le Brexit et surtout l’élection de Donald Trump, qui auraient vu proliférer les fausses rumeurs de la part de la droite anglo-saxonne, Libé, à qui personne n’avait rien demandé, décide de surfer sur la vague en donnant une nouvelle dimension à son service de vérification des faits, initialement grâce aux fonds de la célèbre agence de publicité américaine J.!W Thompson. En plus du changement d’échelle par rapport à Désintox (le nouveau service emploie une petite dizaine de journalistes) et de sa prise d’indépendance avec la création d’un site dédié, c’est le concept même qui évolue. CheckNews donne désormais dans le journalisme participatif, puisque ce sont les internautes qui définissent sa ligne éditoriale. Le principe est que chaque article soit une réponse à une question bien précise d’un lecteur sur la véracité d’une déclaration ou d’une information. La profession de foi initiale est poignante : « le débat politique, plus polarisé que jamais, exige parfois un arbitrage neutre pour s’y retrouver. » Nos glorieux hommes en noir concluent, une larme au bord de l’iris : « Le site CheckNews est le vôtre. Le site CheckNews est à tout le monde. »

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