Le chômage partiel possède, comme vocation initiale, de permettre d’absorber sur une durée de quelques mois une baisse d’activité. Il s’agit, à l’origine, d’un mécanisme visant à éviter de devoir opérer des licenciements pour ensuite procéder à des réembauches, une fois la situation de l’entreprise rétablie. La législation instaurée pour faire face à l’épidémie de la covid-19 pose les bases d’une toute autre logique. À côté du régime du chômage partiel traditionnel à vocation conjoncturelle, il existe désormais un système de chômage partiel structurel, l’Activité Partielle de Longue Durée. L’APLD permet au salarié de conserver son emploi et quasi intégralement son revenu, tout en ne travaillant qu’à 40% du temps, pendant deux ans. Au regard de sa durée et de ses modalités, l’APLD constitue de facto un droit du travail sans travail. Ce dispositif consacre en effet un statut durable de salariat dont la part principale de la rémunération n’est plus la contrepartie du travail fourni. Il pose le principe selon lequel l’emploi doit être maintenu par financement étatique, même quand il n’a plus suffisamment de justification économique. Le bénéfice de l’APLD n’exige aucun retour à l’équilibre des résultats de l’entreprise à l’issue de la période de deux années. Seul le non-respect des engagements de garanties d’emplois expose l’employeur à des sanctions.
L’emploi sans création de valeur
L’APLD ne constitue pas un OVNI juridique. Elle relève d’une conception institutionnelle de l’emploi. La législation sociale a en effet toujours été en tension entre deux vocations. Économiquement, le salariat organise l’échange d’une force de travail contre une rémunération. Mais le salariat forme aussi un statut institué, qui va bien au-delà de la seule logique de rentabilité. Il instaure des garanties de l’ordre de la citoyenneté. Le compromis entre ces deux exigences a pendant longtemps reposé sur le principe d’équilibre des coûts. Il pouvait intervenir des redistributions entre certains secteurs d’activités et d’autres, entre certaines catégories d’actifs et d’autres. Mais, au final, la valeur fabriquée par l’ensemble du monde du travail devait couvrir les besoins sociaux.
La valeur fabriquée par l’ensemble du monde du travail devait couvrir les besoins sociaux. Or nos gouvernants ne croient plus nécessaire de respecter cet impératif d’équilibre. S’appuyant sur la théorie monétaire moderne, ils estiment qu’un État peut maintenant créer toute la monnaie dont il a besoin pour ses dépenses, sans risque d’inflation.
Or nos gouvernants ne croient plus nécessaire de respecter cet impératif d’équilibre. S’appuyant sur la théorie monétaire moderne, ils estiment qu’un État peut maintenant créer toute la monnaie dont il a besoin pour ses dépenses, sans risque d’inflation. Ils considèrent aussi qu’à côté de l’économie réelle fondée sur le travail, il existe une économie financière, purement spéculative, générant une valeur considérable disponible. Il deviendrait donc possible d’entretenir massivement un salariat non rentable, les autorités monétaires et les marchés boursiers prêtant à la puissance publique l’argent nécessaire. La dette n’aurait pas vocation à être remboursée mais à rouler indéfiniment, dans l’attente de parvenir à prononcer son extinction pure et simple sous couvert d’une grande réforme budgétaire européenne. Le travail productif ne se verrait ainsi plus exiger de créer la richesse indispensable aux besoins de notre société.
Le grand sommeil économique
L’APLD se présente comme temporaire, donc comme n’instaurant pas durablement un salariat fonctionnant à vide. Cependant, il est illusoire de croire que les entreprises concernées auront toutes, après deux ans, retrouvé le chemin de la croissance. Nombre d’entre elles ne pourront survivre ensuite qu’avec le maintien d’une prise en charge par l’État de leur masse salariale. A défaut, elles cesseront leur activité ou licencieront. L’APLD devra par conséquent obligatoirement connaitre une pérennisation, sauf à finir en renoncement à préserver l’emploi. L’APLD se présente aussi comme un dispositif sectoriel, appeler à ne servir qu’aux entreprises les plus en difficulté du fait de la pandémie. Cependant, une fois ce mécanisme créé, il sera extrêmement compliqué d’en contenir l’extension face au poids des revendications sociales et à la peur politique de l’explosion du chômage.
La vraie limite au développement massif d’un salariat sans travail sera l’Union européenne. Tout dépendra du renoncement ou non, par l’Europe, à l’encadrement des dépenses publiques. Les nouvelles pratiques monétaires et les mécanismes spéculatifs nous soumettent aux risques de la formation d’une bulle explosive de fausses valeurs et de fausses monnaies. Il n’est absolument pas certain que les autres pays acceptent tous de s’exposer à de tels dangers.
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Mais au-delà de ce débat, un constat politique s’impose. Pourquoi notre gouvernement s’efforcent-ils de maintenir une population dans des emplois improductifs si la richesse se crée autrement ? Pourquoi dans ce cas ne pas s’orienter vers le monde du post-travail et instaurer un revenu universel de base définitif ou temporaire ? La réponse se trouve dans le fait que le travail constitue un mode d’organisation de nos sociétés. Nos dirigeants veulent bien nous exposer aux risques du renoncement au travail en tant qu’activité productive. Ils n’entendent pas se priver du travail en tant qu’activité sociale, en tant qu’instrument structurant et commandant la vie concrète des individus. Voilà pourquoi leur projet vise, coute que coute, au maintien du plus grand nombre dans les conditions d’existence du salariat, malgré un grand sommeil économique.





