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Christophe Dickès : « Jacques Bainville défendait une politique réaliste en faveur de la nation »

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Publié le

18 mai 2021

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Docteur en histoire contemporaine et fondateur de la webradio Storiavoce, Christophe Dickès nous fait redécouvrir avec grand talent la pensée géopolitique de Jacques Bainville, historien et géostratège de l’Action française, dans un ouvrage passionnant. Entretien.
Bainville

Prophétique à bien des égards, Jacques Bainville le fut notamment grâce à la qualité de sa méthodologie. Comment la définiriez-vous ?

Jacques Bainville est un disciple de l’écrivain Sainte-Beuve et de Maurras. Dans leur sillage intellectuel, il considère que l’histoire nous permet de comprendre le présent et parfois de prévoir l’avenir. Ce que Sainte-Beuve appelait l’empirisme éclairé et Maurras l’empirisme organisateur. Cette méthodologie consiste essentiellement à étudier les événements du passé et à voir comment, dans des situations identiques, les hommes ont agi ou réagi : « Notre maîtresse en politique, c’est l’expérience » disait Maurras. Bainville faisait donc de l’histoire un laboratoire pour l’homme politique. Il disait qu’un homme politique qui ne connaît pas son histoire est comme un médecin qui ne serait jamais à l’hôpital.

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Bainville pratiquait aussi l’uchronie, c’est-à-dire l’histoire avec des « si » : que se serait-il passé si, par exemple, Louis XVI était passé à Varennes plus tôt ? Si la Corse était devenue autrichienne et non française ? De cette gymnastique intellectuelle, il tirait des hypothèses et des possibilités.

Quel fut son rapport, et ses évolutions, à l’Allemagne, depuis sa jeunesse jusqu’à ses œuvres de maturité ?

La question allemande est au centre de son œuvre. Tout d’abord, dans sa jeunesse, Jacques y passe ses vacances. À l’époque, l’Allemagne est un exemple parce que c’est elle qui a gagné la guerre de 1870. Cependant, l’expérience allemande de Bainville le pousse vers la monarchie pour deux raisons. Alors que la France se divise sur l’affaire Dreyfus, Bainville voit que l’unité politique de l’Allemagne ne cesse de se consolider. Or, dans ce mouvement, le rôle de l’empereur est essentiel. Parti républicain de France, il en revient monarchiste.

Il comprend aussi que Bismarck, après la victoire de 1870, a encouragé la naissance d’une République française afin, précisément, de l’affaiblir. Le rôle de l’Allemagne dans le déclenchement de 1914 le persuade enfin du danger que constitue un grand espace germanique pour l’équilibre et la paix européenne. Il écrit alors ses principaux ouvrages sur le sujet : son Histoire de deux peuples puis son Histoire de trois générations et enfin Les Conséquences politiques de la paix.

Vous le dites attaché à l’ordre westphalien et à l’équilibre des grandes puissances. Pourriez-vous brosser en quelques mots son imaginaire, son paradigme géopolitique ?

Les traités de Westphalie et de Münster qui mettent fin à la guerre de Trente ans en 1648, divisent l’Allemagne en de multiples unités politiques. C’est le triomphe de la politique de Richelieu puis de Mazarin, ceci au profit de la puissance française. Naturellement, en 1918, après la défaite allemande, Bainville n’est pas naïf au point de croire que l’Allemagne puisse revenir à la situation du XVIIe siècle. En revanche, il soutient le séparatisme rhénan et celui d’Allemagne du Sud. En soi, cette idée n’était pas farfelue, loin de là. Elle avait été envisagée très sérieusement par les services du Quai d’Orsay ou par les autorités militaires dont le Maréchal Foch. Mais sous l’influence anglaise, la division allemande est finalement abandonnée pour des raisons économiques. Le géant allemand est maintenu dans son intégrité, créant un déséquilibre européen au profit de l’Allemagne.

Cette vision réaliste de la politique se distingue d’une vision idéologique progressiste, démocratique et profondément angélique qui circulait dans les milieux puritains anglo-saxons avant, pendant et après la Grande Guerre

En fait, dans la vision bainvillienne, il était nécessaire de préserver une partie de l’Autriche-Hongrie afin de faire contrepoids à l’Allemagne. Or, le vieil empire est démantelé au profit de petits États-Nations, incapables de faire le poids face au corps germanique. Bainville, dans ce contexte, en a déduit dès 1918-1919 les événements des années 1930 : la remilitarisation de la Rhénanie, l’Anschluss (le rattachement de l’Autriche à l’Allemagne), le démantèlement de la Tchécoslovaquie, le pacte germano-soviétique, l’invasion de la Pologne et enfin un nouveau conflit européen.

Ecarter les idées pour fonder la politique étrangère sur les seuls intérêts n’est-il pas relativiste, voire nihiliste, sur le plan philosophique et moral ? Cela lui a-t-il été reproché à l’époque, par la gauche progressiste comme par la droite catholique, et que répondait-il ?

C’est évidemment une question de point de vue. Croire en une morale dans le domaine politique peut être une forme de naïveté dont on a vu les conséquences entre les deux guerres : un angélisme que l’on retrouve parfois aussi dans la diplomatie vaticane que je connais bien par ailleurs. Bainville se situe dans la tradition politique d’un Richelieu : il ne défend pas l’idée d’un universalisme mais une politique réaliste en faveur de la nation. On peut lui reprocher son nationalisme, mais ce reproche serait anachronique, d’autant qu’il ne s’agit pas d’un nationalisme agressif mais d’une défense d’un équilibre et de la paix européenne. Bainville estimait par ailleurs que la France avait une mission à l’égard des petites nations d’Europe de l’Est afin, précisément, de les protéger de l’ogre allemand. Protéger le plus faible est en soi une noble cause.

Là où son œuvre paraît dépassée est qu’elle ne voit pas le règlement des conflits internationaux dans le cadre d’une diplomatie supranationale, qui sera d’ailleurs soutenue par Pie XII après la Deuxième Guerre mondiale : sa vision nous paraît emprisonnée dans une forme de clacissisme hérité du Concert européen des XVIIè au XIXè siècles. Pourtant, sa vision classique a eu raison contre tout le monde.

En quoi sa critique de la démocratie et son penchant monarchiste ont-ils eût des conséquences sur sa lecture des relations internationales ?

Bainville n’est absolument pas déterministe, ni fataliste. Il pense que l’homme peut agir sur son milieu. Il avait l’habitude de dire que la nature est plastique. Cette plasticité permet aux hommes d’État d’agir : c’est l’art du possible dont parlait Maurras. Je lui préfère l’expression de l’art des possibles. Or cette vision réaliste de la politique se distingue d’une vision idéologique progressiste, démocratique et profondément angélique qui circulait dans les milieux puritains anglo-saxons avant, pendant et après la Grande Guerre.

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Cette vision a été portée par le président américain Wilson qui souhaitait « sauver le monde par la démocratie » après la guerre. Mais, dit Bainville dans une perspective politique et philosophique antique, la démocratie peut elle-même enfanter le pire des régimes : la dictature. Bainville a ainsi compris que le nationalisme allemand conjugué à la démocratie pouvait enfanter un régime « social-national ». L’expression est tirée d’un article intitulé Demain ?,  paru dans L’Action française en novembre 1918. Vous inversez les deux termes et vous voyez que Bainville a vu les germes du national-socialisme dans la démocratie.

Quelle place occupait-il au sein du dispositif Action française ? Quelle individualité propre vis-à-vis de Charles Maurras, qui lui-même avait formalisé une pensée géopolitique dans Kiel et Tanger ?

L’Action française est généralement considérée comme un mouvement uniforme, ce qui ne correspond absolument pas à sa réalité intellectuelle. François Huguenin dans son livre A l’école de l’Action française, a souligné avec finesse les débats qui existaient en son sein. L’historien René Rémond voyait, quant à lui, les différences entre Maurras, Daudet et Bainville. Bainville était libéral d’un point de vue économique et, en bon Parisien, avait peu d’estime pour la pensée régionaliste de Maurras. Sur le plan de la politique étrangère, il a aussi montré à Maurras l’importance d’une alliance anglaise à la veille de la guerre de 1914. Ils étaient naturellement monarchistes mais, de mon point de vue, Bainville ne croyait plus en la restauration après 1918. Cela étant, son estime et l’amitié qu’il portait à Maurras et à Daudet n’a pas varié d’un iota. Cela ne l’empêchait pas aussi de fréquenter les milieux éloignés du cercle monarchiste, lui permettant d’être élu à l’Académie française.

Jacques Bainville, les lois de la politique étrangère de Christophe Dickès
L’Artilleur, 560p., 23 €

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