On ne le dira jamais assez : si le vampire est l’un des mythes les plus cinématographiques du monde, c’est parce que vampire et cinéma participent de la même forme spectrale : ils sont de pures images, déviées de leur existence et condamnées à être projetées éternellement sur le mur blanc de nos fantasmes. Coppola l’a très bien compris et, à ce titre, Dracula est peut-être son film le plus testamentaire, un hommage vibrant au cinéma d’antan, à cet art forain qu’il a connu enfant.
L’apport de Coppola a été de faire de Vlad Drakul une sorte de prométhée romantique qui renie Dieu par amour
S’entourant d’artisans surdoués (costumes, lumière, bande originale : tout confine à la perfection), Coppola choisit de réaliser les trucages « en dur », c’est-à-dire en direct sur le plateau, osant tout, parfois jusqu’au grand-guignol, déversant des litres de sang sur le plateau, figurant une scène de bataille avec des pantins de bois ou faisant monter ses acteurs sur des rails de travelling. Rejoignant les grands plasticiens du muet, Abel Gance en tête, Coppola signe un film total représentant un formidable compendium de l’illusion et de l’horreur. Peinture sur cache, surimpression, maquillages en latex, animation image par image, jeux d’ombres et de fumée : Dracula représente une lanterne magique grandiose récapitulant tous les dispositifs du cinéma avant leur submersion par la soupe numérisée.
Toute l’intelligence du scénario de James V. Hart est d’avoir su lier les versions précédentes avec un fond historique tout en conférant à l’ensemble une dimension supplémentaire : celle d’une histoire d’amour désespérée qui traverserait les âges. Si Coppola n’oublie ni la dimension fantastique, ni l’érotisme hérité des films de la Hammer, ni la noirceur onirique d’un Carl Theodor Dreyer (Jour de colère) ou d’un Murnau (L’Aurore), son apport – majeur – a été de faire de Vlad Drakul une sorte de prométhée romantique qui renie Dieu par amour, et dont la malédiction consistera précisément à ne plus pouvoir aimer – jusqu’à sa rencontre avec Mina Harker, jouée par Winona Rider, écho lointain de sa promise, Elizabetha, l’allégorie vampirique se mariant alors avec une version gothique du fine amor. Son Dracula, magistralement campé par Gary Oldman en dandy victorien au léger accent roumain, symbolise à la fois un saisissant retour de l’occulte refoulé comme l’immortalité désenchantée que l’ère moderne inaugure par son enregistrement du monde.
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Propulsée superstar grâce à son rôle d’adolescente gothique dans Beetlejuice de Tim Burton (1998), Winona Rider rompt radicalement avec les starlettes blondes des années 80 et incarne à la perfection les doutes naissants d’un pays qui sort de la décennie Reagan pour entamer une phase plus sombre et plus introspective. Symbole vivant des années 90, c’est aussi grâce à elle que le film se fait, puisque c’est l’actrice qui met le scénario de James V. Hart, d’abord vendu comme simple téléfilm, dans les mains de Coppola. Le réalisateur le lui rendra bien : Dracula offre aussi un sublime portrait de femme, elle qu’on n’a jamais vue aussi belle, aussi impliquée et aussi bouleversante – passant d’une petite mijaurée victorienne à la vestale échevelée du prince de l’enfer.
Dracula édition limitée 30e anniversaire (2h08), de Francis Ford Coppola, avec Gary Oldman, Winona Ryder, Keanu Reeves





