Prototype du film « puissant », L’Amour et les forêts se donne une rare et dure mission, vraiment courageuse dans nos temps patriarcaux, celle de dévoiler l’emprise au sein d’un couple lambda, bêtement heureux avant que n’éclate la volonté de contrôle de Monsieur (que celui qui a pensé Madame prenne la porte !) et avec elle peur, douleur, malheur. Le conte de fées y est passé à l’émeri de la masculinité toxique qui sommeille dans chaque brave gars, les meilleurs l’ignorant, les pires y succombant (c’est-à-dire à peu près tous, si l’on en croit le cinéma français).
Adapter une nullité verbeuse comme Éric Reinhardt ne prédisposant pas à la réussite, celle-ci est contenue tout entier dans les premiers plans : Virginie Efira légèrement décadrée sur fond de céramiques à brisures, réservant sa parole alors qu’on l’interroge, entre plusieurs flashs de verdures comme vues d’un véhicule lancé à toute allure. On se croirait dans La Prisonnière de Clouzot où l’héroïne était partagée entre un amoureux à la papa et son amant vénéneux qui la soumettait au bondage. Ici, c’est Efira qui se dédouble (la protagoniste Blanche et sa jumelle Rose) tandis que l’homme clivé, Prince charmant puis son revers harceleur, n’est qu’une seule et même personne, Grégoire Lamoureux (au cas où l’on n’ait pas compris) interprété par Melvil Poupaud. Rien qu’au casting, on émet des doutes : sainte Efira, dans son énième rôle d’oie Blanche gironde et promise à la souillure (avec au moins un nu en pied, l’astuce ici étant qu’il est en mouvement) et Poupaud, le brun ténébreux hors-piste depuis 30 ans. Pour ce qui est de la surprise, on repassera.
On passe insensiblement de « Il était insatiable et d’une tendresse infinie » (Efira) à « Qu’est-ce que t’es belle ! Tu veux pas me sucer ? » (Poupaud). Ainsi va l’attraction, de l’âme à la vile chair.
Valérie Donzelli brouille les époques et l’écoute (années 80 ? 90 ?) dans un début qui évoque l’affreux Été 85 de François Ozon. Le crush se fait, Blanche est séduite par son ancien camarade de classe qui, il est vrai, a beaucoup maigri. Le rose est mis (et le rouge – filtre baveux qui reviendra à presque chaque scène d’accouplement cadré serré, pudeur oblige). Mariage, enfants, translation Caen-Metz (Monsieur est jaloux de la famille de Madame). On passe insensiblement de « Il était insatiable et d’une tendresse infinie » (Efira) à « Qu’est-ce que t’es belle ! Tu veux pas me sucer ? » (Poupaud). Ainsi va l’attraction, de l’âme à la vile chair.
L’Amour et les forêts est un roman-photo qui joue à se faire peur. On a bien saisi que Donzelli avait Chabrol en tête, la maison du couple évoquant plusieurs villas de la période pompidolienne du Maître, et le vrillage de Lamoureux renvoyant évidemment à L’Enfer. Mais l’énorme erreur est de prendre le point de vue de la victime, présentée comme une femme quasi-parfaite. La déréalisation par les cadres, filtres et angles de caméra supprime l’incarnation ; on regarde un théorème où approximativement tout est prévisible, sauf le personnage d’abord curieux de l’interlocutrice, jouée par Dominique Reymond, le film prenant la forme d’une succession de flash-backs.
Cinéaste féministe et complexe – ces deux qualificatifs juxtaposés ne s’appliquant qu’aux grands –, Chabrol avait commis un précédent à L’Enfer, Nul n’est parfait, une de ses très belles Histoires insolites où il adoptait le point de vue de l’épouse que l’on suivait dans ses routines journalières difficilement déchiffrables. Et pour cause, la femme heureuse en mariage devait échapper chaque matin à une tentative de meurtre de son mari qui ne se calmait qu’après son café. L’intelligence de Chabrol était plurielle : il traitait ce sujet hors du commun, comme s’il était crédible et avéré, avec une grande précision dans les gestes et situations. Michel Duchaussoy – le mari – n’avait rien à priori d’un sociopathe possiblement meurtrier ; quant à Caroline Cellier, elle apparaissait comme un personnage actif et aux aguets, jamais prise en défaut, d’une intelligence qui rappelait une héroïne de conte dans un quotidien tout ce qu’il y a de réel.
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Donzelli choisit l’inverse, une mauvaise poésie filmique et des comédiens beaucoup trop connotés. Dès le premier sourire en coin, Poupaud suinte le sadique en devenir, prêt à faire manger ses excréments à qui ne lui obéit pas. Quant à sainte Efira, on ne sait plus quoi en dire, tant son jeu est d’essence tautologique. Elle ne peut donner qu’une couleur à ses personnages, c’est la Victime-Reine des abeilles, la Grande femelle toujours restaurée dans son autorité narrative, avec un peu astuce et d’espièglerie. Ici, l’adjuvant à son retour de superbe est la femme âgée à qui elle se confie, et qui met à jour un acte inqualifiable du mari :
– Avec votre consentement ?
(Un temps, silence et gorge serrée de sainte Efira)
– Vous savez comment ça s’appelle ?
Pas de réponse, on imagine que Donzelli se félicite de cette trouvaille – éluder le mot – alors qu’elle est pachydermique. Seul un extraterrestre venu de l’Alpha du Centaure ne comprendrait pas, on va l’aider d’ailleurs avec des anagrammes :
– VIL UNO
– VON LUI
– LOIN VU
Alors trouvé, X-TRO-2892 ? Bravo !!! C’est bien UN VIOL !!! (Si vous repassez pour annihiler cette terre, commencez par supprimer toute trace de ce film…)
On avait parié que la mater de substitution était une psy, raté, c’était une AVOCATE consultée pour que soit lancée la grande procédure de destitution symbolique du Faux Prince. Après une tentative de suicide au Doliprane, Efira expérimente la sororité à l’hôpital, avec sa voisine de chambre (Virginie Ledoyen), un peu comme Isabelle Huppert le faisait en prison avec Bernadette Lafont à la fin de Violette Nozière, mais en version con-con (Cf la réplique de la nouvelle amie à Blanche, « Merci ma sœur ! », que nous seuls décryptons à sa juste valeur, Efira étant une religieuse de la Sainte-Assomption par le féminisme à deux sous). Le film se termine précisément là où commençait un autre navet puissant, Jusqu’à la garde, après avoir tout survolé en rase-mottes, si c’est possible (les enfants, les qualités de Monsieur, les défauts de Madame, etc.) Pauvre Blanche-Efira qui a la loi pour elle mais n’en a pas fini avec le mâle toxique (Vite, un.e sequel.lle !)
Vulgaire publicité pour le 3919 SOS Violence conjugale, L’Amour et les forêts n’a rien pour lui, à part une belle contrepèterie qui en éclaire l’inconscient stupide : « Eh, les morts ! Fourrez-la ! ».
L’amour et les forêts de Valérie Donzelli avec Virginie Effira, Melvil Poupaud, en salles depuis le 24 mai





