En septembre 1968, Robert Linhart, jeune militant de la gauche prolétarienne, entre sous couverture à l’usine Citroën de la porte de Choisy, afin de mieux connaître la classe ouvrière, de fraterniser avec elle et de semer in vivo les ferments de la révolution. L’échec qu’il connaîtra au bout d’une année lui inspirera en 1978 un récit appelé à devenir un classique et qui emprunte à cette mission d’agitateur le nom d’époque dont on l’affuble : L’Établi.
Si le livre n’est pas le chef-d’œuvre que l’on vante partout – la faute notamment à un relâchement dans sa seconde partie, avec abus de phrases nominales et de passages à la ligne pour signifier l’urgence –, c’est néanmoins un document exceptionnel sur la déshumanisation du travail à la chaîne. L’écriture de Linhart, de par sa précision, parvient à communiquer au lecteur l’expérience tangible du primo-ouvrier. Sa plume est comme une caméra subjective qui enregistrerait chaque geste et chaque retentissement de ce geste dans le corps de qui l’accomplit, tout en parvenant à saisir l’environnement aussi bien proche que lointain. On sent véritablement la grisaille, le chaos, la dépossession de soi ; Les Prisons de Piranèse semblent attendre à notre porte.
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Il y avait donc beaucoup plus à perdre qu’à gagner à une adaptation cinématographique et, ne barguignons pas plus longtemps, L’Établi version filmée est une catastrophe globale. La faute en revient clairement au réalisateur, Mathias Gokalp, et à ses coscénaristes, Nadine Lamari et Marcia Romano, qui jouent la facilité de la trajectoire individuelle. Si Linhart s’effaçait dans le livre, il prend le premier plan dans le film, malgré l’adjonction à ses côtés de figures ouvrières assez convenues. Son vieillissement par rapport aux faits décrits permet à Gokalp de lui adjoindre une famille et un métier, afin d’exposer la problématique de la culpabilité et de l’incompréhension entre classes sociales, par le biais notamment de son appartement bourgeois. Pire encore, la féminisation à outrance confère pratiquement au révisionnisme. Il n’y a qu’un personnage féminin dans le livre, négatif de surcroît, l’ouvrière modèle qui fait augmenter les cadences. On lui trouve des raisons dans le film (c’est une mère célibataire) et lui réattribue une crise de nerfs quand celle-ci brise la grève en prenant la place d’un ouvrier manquant. Gokalp dégenre le trio de Yougoslaves débrouillards, très frappant dans le livre ; c’est désormais une passionaria qui n’a pas la langue dans sa poche et deux satellites de même sexe. Une assemblée générale pré-grève les montre ridiculiser le male gaze des prolos et tenter d’imposer la question des crèches en entreprise pour libérer les femmes.
Cette accommodation aux temps présents affadit le propos, et notamment sa traduction plastique. Exit le gris et le bruit, bienvenue aux couleurs pastels, aux bidonvilles cosy et à la petite musique « douce et intrigante » (dixit la projection en audio-description vue par hasard). Les fissures au mur semblent neuves et l’abrutissement du travail à la chaîne est évacué dans une scène rapide et sans enjeu notable. Malgré la faible profondeur de champ, l’espace n’est jamais rendu oppressant car assujetti à la morale du téléfilm, cet infléchissement du scénario qui borde la moindre réplique de prêt-à-dénoncer. Il ne faut surtout pas heurter le spectateur désigné de ce type de produit, majoritairement de gauche Macron-compatible. Les rapports professionnels sont ainsi beaucoup moins violents que dans le livre, Denis Podalydès campant un patron faussement bonasse, plus enveloppant que retors. La dureté des Trente Glorieuses passe complètement à l’as. Un passage à la caméra à l’épaule pour intensifier une bousculade est totalement contredit par la lumière précautionneuse du chef-op’, sans parler d’une grotesque séquence de vote professionnel, complètement anachronique.
Quoi de plus repoussant que cette réécriture sur du vivant pour amener la petite fin positive
Mais le film dévoile sa dégueulasserie dans un final postiche où, rendu à ses cours et dévasté par son échec, Linhart – joué par un Swann Arlaud malgré tout convaincant – apprend que la grève a été sabordée par le double-jeu de l’un des meneurs, Christian, jaune par peur de renvoi. Si le personnage existe bien dans le livre avec une caractéristique supplémentaire (il est tuberculeux, trait déplacé sur un autre ouvrier), jamais il n’y complote avec la direction. Quoi de plus repoussant que cette réécriture sur du vivant pour amener la petite fin positive (Linhart-Arlaud requinqué exhorte ses étudiants à « changer la vie », en voix-off sur noir de pré-générique) ? La lutte continue, nous clame l’industrie, car L’Établi avec son casting de stars (Mélanie Thierry, Olivier Gourmet) est l’un de ses films du milieu que la production française aime à sortir du moule avec une régularité de machine, comme récemment le Ouistreham d’Emmanuel Carrère, qui détournait déjà le livre de Florence Aubenas vers le cas de conscience du personnage principal surclassé en écrivain.
La carrérisation du monde – ces trémolos de la bourgeoise culturelle tellement triste que le plouc-émissaire ne l’aime pas, ne la comprenne pas, voire même la trahisse – ne saurait advenir sans patronage a priori. Et ainsi, apprend-on in fine que le dénommé Christian s’est repenti de sa traîtrise en s’amendant et en regagnant la voie obscure du changement social. Le peuple ne saurait avoir raison sur la bourgeoisie, voilà le sens de cet Évangile socio-cul aux fades petit-oignons que nous ont concocté Gokalp et ses coscénaristes. On compte sur les spectateurs les mieux affûtés pour reconnaître la place du traître : derrière plutôt que devant la caméra.
L’Établi de Mathias Gokalp, avec Swann Arlaud, Mélanie Thierry, Denis Podalydès, en salles depuis le 5 avril





