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[Cinéma] Sur l’Adamant : le blé de la tendresse humaine

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Publié le

26 avril 2023

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Portrait d’une péniche d’accueil pour malades mentaux, Sur l’Adamant est un doudou qui reste en rade.
sur l'adamant

Ours d’or inespéré à la Berlinale de cette année, remis par la présidente du jury Kirsten Stewart, ravie de faire mentir son statut d’égérie publicitaire en couronnant du moins que glamour, Sur l’Adamant pose de sérieux problèmes. Le documentaire de Nicolas Philibert vaut surtout comme symptôme du patronage, ce mal endémique qui frappe le cinéma subventionné français.

L’Adamant est une péniche amarrée à Paris, Quai de la Rapée, qui abrite un centre de jour pour adultes souffrant de troubles psychiques, selon les nouvelles formulations euphémisantes. Le documentariste a filmé sept mois durant les pensionnaires et les soignants pour ce premier volet d’une trilogie sur la psychiatrie en France, sujet qu’il avait déjà abordé dans le très lénifiant La Moindre des choses. Dans ses portraits d’institutions (La Ville Louvre, La Maison de la Radio), Philibert essaie toujours d’extraire le lait de la tendresse humaine, à la différence d’un Frederick Wiseman beaucoup plus clinique et critique. Sur l’Adamant se présente comme un enfilage de saynètes entrecoupées de plans de coupe sur les environs immédiats, le métro aérien, d’autres péniches en mouvement, etc., qui fonctionnent comme autant de pédiluves émotionnels. Les vignettes montrent des scènes de la vie en commun à bord du bateau ou des monologues plus ou moins dirigés que tiennent les pensionnaires face à la caméra. Le choix de ne pas les distinguer des soignants participe évidemment d’une utopie inclusive, puisque l’Adamant met à contribution toutes les bonnes volontés pour faire vivre le lieu.

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On ne peut s’empêcher de songer au festivisme ordinaire théorisé par Philippe Muray, tant les désordres mentaux semblent ici éloignés a priori des ateliers de loisirs créatifs par lesquels on les soulage. Nous ne minimisons pas l’aspect thérapeutique du dessin ou de la pâtisserie, mais ce que l’on voit à l’écran s’apparente le plus souvent à une version de l’émission de Jacques Martin qu’on pourrait renommer, l’École des fous. À la fin, tout le monde gagne – sauf le spectateur. Les pensionnaires ont beau être exhibés avec une discrétion de bon aloi, ils ne tirent d’existence que de la compassion qu’ils sont supposés éveiller. À cette fin, les premiers à apparaître à l’écran sont les plus édentés, pour frapper d’emblée et susciter la pitié ; ceux ayant des dentitions normales seront réservés pour plus tard. La succession de numéros, presque comme au cabaret, semble empêcher toute progression, avant que la répétition d’un motif ne mette la puce à l’oreille.

Mais nommons d’abord l’unique raison, à peu près, de voir Sur l’Adamant : un accueilli nommé Frédéric Prieur. C’est un homme voûté et discret à la voix douce, au français aussi soutenu que son érudition. Philibert lui consacre quatre scènes dont une chanson écrite par lui et qu’il interprète in extenso en s’accompagnant d’un petit orgue, Just open the doors, presque du Daniel Johnston, en tout cas un indéniable « moment de grâce » comme on dit chez les critiques validés par l’industrie. Dans une autre scène, Prieur explique, en s’appuyant sur des photos et collages, que Wim Wenders lui a volé l’argument de Paris, Texas, en s’inspirant de son frère et de lui. L’assertion est un peu trop grosse pour qu’on y réfléchisse à deux fois, et Philibert coupe aussitôt l’accusation, enchaînant sur une péniche de la police fluviale. Ce télescopage agit soudain comme un retour du refoulé, Le spolié de son histoire – ou se pensant tel – rappelle par son timbre Georges Lopez, l’instituteur d’Être et avoir, qui perdit toutes ses économies après un feuilletonesque procès intenté contre Philibert et sa société de production pour « contrefaçon » de son cours, avec interjection en appel puis saisie de la Cour européenne des Droits de l’homme. Cette histoire lamentable, qui aurait pu être évitée par une conciliation, témoigne d’une âpreté au gain et d’un souci du pécunier tout à fait visible dans le présent documentaire.

La péniche thérapeutique devient la propre mise en abîme du cinéma de Philibert, soumis au bon vouloir de la puissance publique, et prêt à tout pour ne pas démériter des subsides attendus

Les seuls échanges que l’on peut juger opérants dans le film, ou en tout cas échapper au patronage généralisé, concernent tous la tenue du café associatif. Pas moins de trois scènes montrent le compte de la recette hebdomadaire, avec chaque fois une erreur de caisse à débusquer. L’intégration d’un patient semble actée quand il passe de l’autre côté du café servir et encaisser une cliente. Manipuler l’argent ancre dans le monde. Un discret hommage à Agnès Varda, le glanage de fruits à peine gâtés dans les poubelles, aboutit à la confection de confitures qu’un plan saisit fièrement, des dizaines de bocaux sur une table. Dans l’un des rares moments à faire saillie, une malade enrage de ne pouvoir animer un atelier danse qu’elle propose pourtant « gratis ». L’un des soignants la laisse s’exprimer, de plus en plus furieuse, avant de botter en touche, sans que l’on sache si son vœu sera exaucé. Et le film de se terminer par plusieurs cartons replaçant l’Adamant sur la carte francilienne de la psychiatrie, qui tous insistent sur la précarité de la structure : « Jusqu’à quand ? ». À vot’ bon cœur, M’sieurs dames…

La péniche thérapeutique devient la propre mise en abîme du cinéma de Philibert, soumis au bon vouloir de la puissance publique, et prêt à tout pour ne pas démériter des subsides attendus. D’où sur le fond, l’insistance sur l’inclusivité et la positivité, sur la forme, le formatage presque télévisuel. Les fous sont forcément à notre image, mettre en avant les soignants irait à l’encontre de cette idée. La dureté, le tragique de leur état doivent être élimés. Un ou deux patients évoquent bien leur violence, contenue vaille que vaille par les traitements, mais le dispositif de Philibert agit comme une camisole filmique. Il ne reste plus au spectateur qu’à se laisser bercer par les malheurs adoucis du monde. Pour l’absolution, on repassera.


Sur l’Adamant (1h49) de Nicolas Philibert, en salles le 19 avril

https://youtu.be/cEdfsa4J8dQ

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