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Clint Eastwood : est-il la dernière grande légende du cinéma ?

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Publié le

17 décembre 2020

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Décidément rien ne l’arrête, ni l’âge, ni le virus pangolin. À 90 ans, Clint Eastwood prépare activement son trente-neuvième film en tant que réalisateur : Cry Macho. Pour fêter ça, la Warner, son partenaire historique depuis Josey Wales hors-la-loi (1976) publie le 16 décembre un coffret inédit des 63 films de 1958 à 2019, dans lesquels il a été crédité, en édition limitée numérotée (seulement 2 200 exemplaires). L’occasion de le découvrir dans son premier « vrai rôle » avec Escadrille Lafayette (1958), de le revoir en Blondin ou Honkytonk Man (1982) et de se replonger dans Unforgiven (1992) ou American Sniper (2015) pour enfin répondre à la seule question qui vaille : ses soixante-cinq ans de carrière, ses seize récompenses et sa centaine de nominations font-ils de Clint Eastwood la dernière grande légende vivante d’Hollywood ? Arthur de Watrigant répond quatre fois oui.
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OUI. C’EST LE DERNIER AUTEUR CLASSIQUE

Il a beau débuter sa carrière de cinéaste en plein Nouvel Hollywood, son premier film, Un frisson dans la nuit (1971), qui sort deux ans après Easy Rider, ne brille pas par son désir de faire moderne. Au contraire, et ses films suivants le confirmeront : Clint Eastwood se veut un auteur classique, le dernier héritier de l’âge d’or d’Hollywood, le fiston d’Howard Hawks et de John Ford, et ce même si ses maîtres furent Don Siegel et Sergio Leone. Son style connut bien quelques escapades baroques (L’Homme des hautes plaines, 1973 ; Pale rider, 1985 ; ou Minuit dans le jardin du bien et du mal, 1997), on ne se débarrasse pas de la trilogie des dollars si facilement, Eastwood est toujours franc et frontal quand il filme. Chez lui, les caméras ne gigotent pas « pour faire vrai », ni ne s’élèvent au bout d’une grue pour « faire riche ». Sa mise en scène, discrète, est au service de l’histoire. Seule la véracité de sa narration et de ses personnages lui importe. Une main qui agrippe une portière dans Sur la route de Madison (1995) ou un simple champ-contrechamp d’un gamin dans un hélico et du dormeur « étendu dans l’herbe où la lumière pleut » dans Un Monde Parfait (1993), lui suffisent, Eastwood n’a besoin de rien de plus pour radiographier l’âme humaine.

OUI. C’EST UN GRAND MORALISTE

Clint Eastwood est le contraire d’un idéologue. Si l’intelligentsia américaine, et parfois française, l’a régulièrement étiqueté « réac », « libertaire » ou même « fasciste », sa filmographie tend à prouver l’inverse. Eastwood n’assène pas de vérités, « il scrute la complexité du réel avec la complexité de sa propre conscience », écrivait d’ailleurs le prêtre et critique de cinéma Denis Dupont-Fauville. Il est par excellence un réalisateur qui bouscule les certitudes et convoque l’intelligence du spectateur. Si Unforgiven (1992) s’ouvre au crépuscule et se ferme à l’aube, c’est pour mieux nous rappeler que l’homme abrite en son sein tant la lumière que l’obscurité. Peut-on tuer un enfant pour sauver l’humanité ? interroge-t-il dans American Sniper. Sa seule prétention est de faire du cinéma, un cinéma qui ne se vautre jamais dans le réalisme frelaté mais qui offre, à l’instar d’un John Ford, dans chacun de ses films, une invitation à l’espérance en dépit d’un monde imparfait. Eastwood confronte l’homme à sa communauté, pour nous dévoiler sa petitesse mais aussi sa grandeur. C’est la bonté d’âme de Richard Jewell (2020), c’est l’homme qui soigne les corps meurtris dans Million Dollars Baby (2004) et c’est le sacrifice de Francesca dans Sur la route de Madison (1995).

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OUI. ET COMME LES LÉGENDES, IL EST ÉTERNEL

Seules les légendes n’ont pas de date de péremption et à plus de 90 ans, dans une industrie qui n’aime guère les anciens, Clint Eastwood tourne encore. Si l’acteur se fait rare avec à peine cinq apparitions à l’écran en vingt ans, le réalisateur, lui, filme encore avec la vigueur d’un jeune cinéaste. Avec presque un film par an depuis 1971 et son Frisson dans la nuit, son inspiration semble impossible à tarir. Encore faut-il que les producteurs le suivent. Dès 1967, Clint Eastwood crée sa société de production, la Malpaso Company (qui deviendra Malpaso Production en 1988), avec l’argent récolté par la trilogie du dollar. Il tourne vite et à peu de frais, et est l’un des rares à Hollywood à terminer ses films avant la date prévue. Producteur, réalisateur, acteur, Eastwood ne s’embarrasse pas de multiples décideurs susceptibles d’entraver son indépendance et lorsqu’à la fin des années 80, son distributeur, la Warner, s’inquiète des échecs critiques et publics de Pink Cadillac (1989), La Relève (1990) et Chasseur Blanc, cœur noir (1990) lui laissant entendre qu’à soixante ans, sa carrière se regarde peut-être dans un rétroviseur, Clint Eastwood réplique avec trois chefs-d’œuvre successifs : Unforgiven (1992), Un Monde Parfait (1993) et Sur la route de Madison (1995).

OUI ET AUCUN GENRE NE LUI RÉSISTE

Dès Un Frisson dans la nuit (1971), Clint Eastwood surprend. Lui, le héros viril mutique forgé par Leone, se met en scène en homme-objet d’une femme (comme dans Les Proies, sorti la même année). S’il revient au western léonien pour sa deuxième réalisation avec L’Homme des hautes plaines (1973) – parce que le genre est en pleine reviviscence avec Sam Peckinpah et Arthur Penn, il s’offre la même année avec Breezy une première incursion dans le mélodrame, et s’éloigne du cadre pour laisser les premiers rôles à William Holden et Kay Lenz. En digne héritier du classicisme hollywoodien, Clint Eastwood réalisateur va s’épanouir dans le cinéma de genre. Le biografilm avec Bird (1988), sublime film sur Charlie Parker, ou J. Edgar (2011), le film picaresque avec Honkytonk Man (1982) et le déchirant Un Monde parfait (1993), le film de guerre avec le superbe diptyque Mémoires de nos pères et Lettres d’Iwo Jima (2006), le film à suspense avec Les Pleins pouvoirs (1997) ou Mystic River (2003), le drame avec Million dollar baby (2004) ou Gran Torino (2008) et bien sûr le Grand Ouest avec le crépusculaire et magistral Unforgiven (1992). Inclassable, Clint Eastwood conjugue le film d’auteur et le cinéma populaire, refusant de se plier au diktat de la modernité en conservant l’ambition des humbles. « J’ai été l’homme de nulle part pendant quarante- cinq ans, déclara-t-il un jour. À ma mort, on dira sans doute : il était venu de nulle de part et maintenant il y est retourné. Il est parti comme il était venu. »

Coffret Clint Eastwood, édition limitée et numérotée, Warner

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