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Comme un cauchemar de pierre

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Publié le

9 décembre 2019

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Une curieuse affaire dont notre postmodernité a le secret a secoué le monde de la Culture : un podcast de quelques minutes diffusé par France Culture à l’occasion de l’exposition « Une Antiquité moderne » à la Villa Médicis a provoqué d’innombrables réactions aussi amusées que scandalisées, mettant l’accent sur l’aspect coloré de la statuaire antique dont l’animateur principal de cette vidéo, Philippe Jockey, est spécialiste, archéologue de son état. Si la polychromie des statues antiques ne fait aucun doute depuis belle lurette (cela fait environ deux siècles au moins qu’on est au courant), c’est la lecture et l’interprétation de cette évolution jusqu’à nous qui pose ici question, lourdement appuyée par un galimatias idéologique très éloigné de la rigueur historienne requise.

 

 

L’Occident serait coupable d’avoir purifié et blanchi ces statues par volonté idéologique d’éliminer toute trace de métissage, par xénophobie ontologique, ce qui expliquerait que nos galeries muséales soient remplies de statues blanches. Affirmations tout à trac d’un refus délibéré de l’altérité, complotisme (« On vous ment [sic]… L’Histoire nous l’a caché [sic] pour promouvoir le blanc comme idéal d’un Occident fantasmé, contre les couleurs symboles d’altérité et de métissage »), raccourcis historiques douteux, sophismes enfilés comme des perles : rien ne manque à cette mise en scène qu’on jurerait rédigée par quelque stagiaire militant indigéniste tout chaud bouillant revenu d’une censure des Suppliantes d’Eschyle, adepte des théories farfelues d’une Rokhaya Diallo sur la couleur des sparadraps et fin prêt pour une colonie de vacances racisée non-mixte dans laquelle on aurait plaisir à écouter les salmigondis racialistes d’une Maboula Soumahoro expliquant en toute décontraction qu’un « homme blanc n’aura jamais raison contre une noire et une arabe ».

Par quel truchement et distorsion spatio-temporelle une Histoire qui se déroule sur deux millénaires peut-elle, par essence, être réactionnaire ? Est-elle déjà réactionnaire en son année zéro ? Est-elle uniforme pendant deux millénaires ?

« C’est le résultat de 2 000 ans d’une histoire réactionnaire », continue de dérouler la vidéo sous les yeux médusés des internautes, conduisant tout droit au fascisme et au nazisme dont heureusement Mai 68 [sic] nous a délivrés. Point Godwin atteint en un temps record et rigueur scientifique perdue au fond des mers comme de nombreuses statues antiques, ce qui explique en grande partie qu’elles nous soient revenues blanchies tout comme celles, nombreuses, qui étaient enfouies sous terre. Pareillement, si la reproduction des œuvres s’est faite en plâtre, c’est probablement par volonté délibérée de rejeter tout métissage, sûrement pas parce que le plâtre est blanc. On peut également s’interroger sur cette histoire qui serait « réactionnaire » pendant 2 000 ans. Par quel truchement et distorsion spatio-temporelle une Histoire qui se déroule sur deux millénaires peut-elle, par essence, être réactionnaire ? Est-elle déjà réactionnaire en son année zéro ? Est-elle uniforme pendant deux millénaires ?

 

Lire aussi : Ici Londres, les étudiants parlent aux étudiants

 

Quels que soient les biais par lesquels on aborde cette séquence, ce qui frappe n’est pas la volonté, intéressante, de valoriser dans une exposition la polychromie antique à l’aide précieuse des techniques modernes, mais bien les raccourcis idéologiques qui sont opérés pour mettre en scène une interprétation sociétale contemporaine remplie d’obsessions racialistes et porteuse de tous les poncifs du genre. L’Occident serait par essence phobique, allergique aux couleurs : oubliée la si belle histoire des couleurs de Pastoureau, négation de la polychromie que l’on peut aisément constater devant les vitraux des cathédrales ou les mosaïques anciennes des premiers chrétiens, ce que l’on peut aussi particulièrement contempler dans les fastes baroques. Rejet de la couleur qui frappe, encore, devant les multiples sculptures de bronze. Quant aux innombrables Vierges noires, ne seront-elles pas, à l’inverse, bientôt taxées d’appropriation culturelle ou d’odieux blackface, si, par miracle il en subsiste une ou deux qui échappent au vandalisme, à quelque incendie mystérieux ou acte de dégradation caractéristique de notre Occident xénophobe contemporain ? L’idée enfin, que la blancheur du matériau brut ait pu devenir le moyen d’une idéalisation de la forme du corps magnifié dans son essence quasi conceptuelle ne semble pas non plus effleurer davantage nos Géo Trouvetou de l’antiracisme pour les Nuls. On finit par craindre que le Carré blanc sur fond blanc de Malévitch ne finisse en emblème du racisme et que les noirs de Soulages ne lui soient confisqués pour être restitués à Dieu sait qui…

Quelque part entre le grotesque et le tragique d’une civilisation qui semble prendre plaisir à s’engloutir sous le poids de sa propre bêtise et de la haine de soi.

Cet épisode serait comique s’il ne témoignait de l’immense régression intellectuelle et scientifique que subit d’une manière générale le monde culturel et qui a été récemment soulignée par les nombreux faits de censure et dérives manifestées dans le monde universitaire. Quelque part entre le grotesque et le tragique d’une civilisation qui semble prendre plaisir à s’engloutir sous le poids de sa propre bêtise et de la haine de soi.

 

Anne-Sophie Chazaud

 

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