Sans doute, l’un des phénomènes parmi les plus inquiétants du siècle précédent fut celui des masses, fanatisées par quelques enchanteurs morbides qui surent décupler la puissance de la foule pour en faire un instrument de leur nihilisme politique. On pouvait alors saisir sur le gril des nations entières afin d’ordonner un délire dont le ressentiment dépassait les individus qui y succombèrent, lesquels, bientôt, la passion de haïr une fois retombée, ne comprendraient plus comment ils avaient pu en arriver là, ni quelle haine, comme un sortilège, les avait transformés en ces bourreaux ordinaires, ouvriers d’un mal devenu banal, pour paraphraser Hannah Arendt.
C’est probablement en réponse à cette domination du nombre indifférencié que s’est construite la société contemporaine, soucieuse de se prémunir des dérives totalitaires qui ensanglantèrent le XXe siècle à son presque exact mitan. Et c’est l’individu qu’elle a pris pour être son allié et son modèle, celui-ci jouant d’apparence l’antagoniste idéal de cette foule métamorphosée en masse dont on connaissait désormais l’infâme puissance de destruction. Mais les forces d’entropie qui ravagent notre monde moderne ne semblent pas avoir cessé d’exercer leur dynamique délétère, et c’est cette chute de l’individu dans le chaos du ressentiment, cette fois-ci en son nom propre, qu’Éric Sadin raconte dans un ouvrage aussi subtil que renseigné et qui prend la forme d’une généalogie tragique dont chaque détail disposé bout à bout dessine le motif effrayant d’un effondrement inéluctable.
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Éric Sadin, philosophe intéressé par la technologie qu’il critique dans le sens nietzschéen du terme, c’est-à-dire afin d’en comprendre le sens, situe l’origine de cette chute de l’individu dans la tyrannie de son « je » au moment où le pacte progressiste se rompt. Ce pacte qui promettait de garantir le bonheur ou du moins l’accès, et qui a fait le fondement de la société capitaliste. Rupture concomitante et consécutive de l’avènement de l’ordolibéralisme pour lequel l’économie devient une espèce de mouvement naturel qu’il faut augmenter technologiquement afin d’en accroître l’envergure et d’en préserver l’existence. Logiquement cette excroissance monstrueuse d’une économie hors de laquelle plus rien n’est envisageable, va engendrer une excroissance toute aussi monstrueuse de l’individu désormais isolé de tout, y compris d’un réel qu’il ne pourra plus appréhender autrement qu’en le confondant avec ses propres dimensions, comme le nourrisson se confond avec le monde pour reprendre l’image saisissante qu’utilise Éric Sadin.
Du selfie à la trottinette, de Facebook à Twitter et Instagram, de l’iPhone à YouTube, Sadin désigne comment, peu à peu, chacun d’entre nous s’est réifié à une espèce d’égologie où nous pouvons tour à tour aimer, haïr, lyncher, nous admirer et nous représenter pour nous promouvoir, sans qu’aucune altérité ou presque ne vienne circonscrire un instant cet ego obèse et incohérent qui nous fait, par exemple, hurler contre le traitement de nos données personnelles alors qu’on se répand du soir au matin, dans la plus parfaite indécence sur les réseaux sociaux, et mélanger, à l’avantage du premier, Julian Assange avec Edward Snowden, soit un histrion revanchard, acharné à détruire toute forme d’autorité et toute forme de secret, et un authentique lanceur d’alerte.
« Moi », voilà cet individu tyran pour lequel le monde, commun par essence, n’est plus que le dépotoir, non plus seulement virtuel, de sa lubie
De là aussi la partition de plus en plus complexe entre des clans désormais irréconciliables, incapables de s’envisager les uns les autres, et qui ne fonctionnent plus que selon les catégories amis/ennemis, lesquelles se retrouvent elles aussi réduites à des visions – ou plutôt des non-visions – du monde aussi limitées qu’elles sont pulsionnelles. Discrédit permanent, politique du clic ou du pouce bleu – étrange résonance avec le cirque romain –, et incompréhension totale à l’égard de tout ce qui n’est pas « Moi », voilà cet individu tyran pour lequel le monde, commun par essence, n’est plus que le dépotoir, non plus seulement virtuel, de sa lubie.
Éric Sadin écrit : « Il est probable qu’un fascisme d’un nouveau genre émerge dans les années post-coronavirus. Il serait fait d’une autre étoffe et procéderait, non pas d’un pouvoir cherchant à soumettre les corps et les esprits à son idéologie, mais des foules d’individus ne s’en remettant qu’à leurs propres credo avant tout forgés par le ressentiment… en cela, il pourrait être qualifié de fascisme individuel atomisé ». Voilà, l’image de la tyrannie qui vient ! Une tyrannie sans tyran… la pire de toutes.

Grasset, 350 p., 20,90 €





