Plus aucune monarchie européenne ne pratique le couronnement. Pourquoi les Anglais le perpétuent-ils ?
Les deux principales monarchies européennes étaient la française et l’anglaise. La grande différence, c’est que vous avez fait votre révolution très tard. L’histoire anglaise se distingue par la fréquence avec laquelle on a destitué nos rois: Édouard II, Richard II, Charles Ier, James II. L’autre différence fondamentale entre nos deux histoires tient au fait que nous avons renié notre révolution. En 1660, nous avons décidé que se passer de roi était une mauvaise idée. La révolution française a détruit la notion de légitimité. Nous avons évité cela, entre autres en perpétuant le couronnement. Il y a deux éléments dans cette cérémonie: la consécration et le serment. Le roi tient sa légitimité de Dieu mais il est en réalité mis sur le trône par le Parlement. Le couronnement renforce le lien avec la démocratie. C’est tout le paradoxe. L’ampleur de la cérémonie de couronnement dérive de l’extension du droit de vote, due à Benjamin Disraeli en 1867. Plus l’électorat est large, plus cette cérémonie est nécessaire. Nous avons deux rois, celui de Buckingham Palace et l’autre, le vrai roi, le Premier ministre, qui exerce le pouvoir. La cérémonie royale fait partie de ce qu’Edmund Burke appelle les draperies du pouvoir.
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Le précédent couronnement remonte à 70 ans. La cérémonie du 6 mai 2023 est très attendue. Or le Roi semble se plier au mot d’ordre contemporain de sobriété. 2000 invités contre 8000 en 1953, une procession royale sur 2 km contre 8 km en 1953.
C’est désastreux ! Il y a deux mots qui n’ont rien à faire ensemble: monarchie et modernisation. Il me semble que le roi fait preuve d’une totale incompréhension de ce qu’il faudrait faire. Cela s’explique en partie par une crise de légitimité plus générale. Jusque très récemment, le Parlement était considéré comme l’institution représentative par excellence. Or le roi a décidé de limiter le nombre de parlementaires invités au couronnement. Chose impensable ! Nous sommes une monarchie parlementaire ! Le cœur de la monarchie n’est pas le Palais de Buckingham, c’est le Palais de Westminster ! C’est le Parlement. J’avais huit ans lors du couronnement de la reine, je l’ai vu à la télévision (première fois que je voyais une télé). La paierie et la noblesse, vêtues de rouge et de blanc, se comportaient comme un chœur. Un grand opéra a besoin d’un chœur. Le couronnement est un grand opéra et la noblesse doit en être le chœur. Ils participent au cérémonial. Lorsque le roi est couronné, tous les pairs mettent leurs couronnes. Lorsque la reine consort est couronnée, toutes les pairesses mettent leurs couronnes. Et voilà que tout ceci part à vau-l’eau. On se retrouve avec un méli-mélo de gens supposés représenter le peuple, la bonne vieille œuvre de charité, ou encore le gamin qui a fait la une des journaux pour avoir passé une nuit sous la tente. Nous sommes un peuple qui ne se connaît plus !
La ferveur du public lors des funérailles de la reine Elisabeth semblait un plaidoyer pour la monarchie, comme un besoin de continuité sinon de conservatisme.
C’est très différent. Mariages et funérailles sont des événements humains compréhensibles. Selon les mots de l’auteur du XIXe siècle Walter Bagehot, qui a étudié l’institution monarchique, un mariage princier est « l’édition particulière d’un fait universel ». Ce que les anthropologues appellent un événement liminal. Lorsqu’ils concernent la famille royale, ces événements prennent une ampleur considérable. Mais ils demeurent compréhensibles. Le couronnement, c’est différent. Cette cérémonie requiert des explications.
« Nous avons une classe politique qui a perdu tout sens historique. »
David Starkey
Qui conseille le roi ?
Ce serait formidable de le savoir ! Il a deux secrétaires privés: Clive Alderton et Edward Young. Donc personne n’est directement responsable. À mon avis, la personne directement responsable est le roi; ce ne devrait pas être le cas. Le duc de Norfolk a été délibérément rétrogradé. Le rôle du duc de Norfolk était primordial. Il est duc et pair. Lui seul pouvait dire au Souverain « non » ou « vous ferez ainsi ». Il n’y a plus personne de ce rang. Qui plus est, l’actuel Premier ministre manque cruellement d’expérience. Nous avons une classe politique qui a perdu tout sens historique.On tient le républicanisme comme la plus dangereuse menace sur l’avenir de la monarchie britannique. Ce n’est clairement pas le cas. La monarchie britannique mourra de l’indifférence. Voilà ce qui ressort de ce couronnement. J’espère me tromper. J’espère que Charles comprend son pays mieux qu’il n’en a l’air, peut-être mieux que moi.
Lors de la cérémonie, Charles III va prêter serment. Quels sont les pouvoirs et obligations du Roi d’Angleterre ?
Quels sont les pouvoirs du roi ? Aucun ! Voilà le mystère. Le roi est tout-puissant et impuissant. Telle est sa position constitutionnelle. Le roi a deux fonctions essentielles. Il est le garant de la légitimité. Il est le garant de la loi. La couronne est une notion abstraite. Nous n’avons, en théorie, pas d’État en Angleterre. La couronne est l’État. Voilà le premier rôle. Le second rôle du roi consiste à représenter la nation. Nous n’avons pas votre patriotisme de drapeau. Nous n’apprenons pas aux enfants à saluer le drapeau. Le monarque incarne la nation. Mais cela demande un degré extraordinaire, à la fois de subtilité politique et de retenue, de la part du Souverain. Il n’est pas certain que Charles III possède une telle subtilité ni retenue. C’est cette relation complexe entre monarchie et célébrité. La reine Elisabeth a su jouer le jeu du fait de son extraordinaire étrangeté. Il y avait quelque chose de singulièrement distant chez elle. Elle était un livre mystérieux, impénétrable. Hélas, Charles est une encyclopédie ouverte !
« L’extravagance du mode de vie royal, la multitude des palais, s’accommode mal avec le fait de soutenir des politiques écologistes qui ont un effet terrifiant sur le coût de la vie pour le peuple. »
David Starkey
Il est transparent sur ses opinions politiques. C’est un écologiste radical.
C’est délirant ! L’extravagance du mode de vie royal, la multitude des palais, s’accommode mal avec le fait de soutenir des politiques écologistes qui ont un effet terrifiant sur le coût de la vie pour le peuple. C’est un jeu dangereux. De même que la façon dont le Prince William flirte avec le wokisme. Cette enquête sur les liens de la couronne avec l’esclavage, c’est absurde. Les wokes haïssent la monarchie. C’est un calcul perdant-perdant.
Charles III souhaite une cérémonie de couronnement sous le signe de la diversité.
Il veut un couronnement multiculturel. Le multiculturalisme est catastrophique; ça n’est pas notre mode de fonctionnement. Nous n’avons pas non plus de laïcité à la française. Le Royaume-Uni est multinational depuis toujours, Angleterre, Écosse, Irlande, Pays de Galles. Nous sommes un pays où les identités coexistent. Le roi utilise une terminologie quasi-américaine au lieu de se référer à ce qui fait la force de la Grande Bretagne. Il démontre là, me semble-t-il, une incompréhension de son propre pays.
L’unité du Royaume est menacée. Le roi peut-il en assurer la pérennité ?
Il a eu l’avantage, quelques semaines avant son couronnement, de constater l’écroulement de l’indépendantisme écossais. Nous avons assisté au spectacle éminemment divertissant de la perquisition au domicile de Nicola Sturgeon, leader du Parti National Écossais et Premier Ministre d’Écosse depuis 2014. Pas banal de voir un gouvernement tomber autour d’une histoire de caravane !Le roi est l’unique institution universelle du pays, d’où l’expression de Royaume-Uni. Le problème de l’Union se pose depuis la mise en place de la dévolution du pouvoir par le gouvernement de Tony Blair. Erreur fondée, là encore, sur l’ignorance de l’histoire du pays, de la part du New Labour. La seule union entre l’Angleterre et l’Écosse était parlementaire. L’Écosse a toujours eu sa propre église, sa propre monnaie (la livre écossaise), son système juridique, éducatif. Créer un Parlement écossais était une concession à l’indépendance.La monarchie est au fait de cette situation. C’est presque comme si la reine s’était délibérément éteinte en Écosse, permettant cette extraordinaire procession depuis le château de Balmoral à Édimbourg, l’exposition du cercueil dans la capitale écossaise. Sur ce point, le roi a été parfait. Je suis sceptique sur l’organisation du couronnement, mais il a agi superbement au moment de l’accession au pouvoir. Il s’est déplacé dans tout le pays. La monarchie incarne la nature multinationale du Royaume-Uni. Depuis la dynastie hanovrienne, tous les membres de la maison royale reçoivent un titre anglais, un titre irlandais, un titre écossais.
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Avec lequel de ses prédécesseurs Charles III partage-t-il des points communs ?
Il se voit comme un George III. Il est versé dans les arts, l’architecture. Il a un solide sens esthétique et une profonde conscience de son devoir public. Ce qu’il a accompli avec son Trust est admirable. Seulement, il confond la fonction de prince de Galles avec celle de monarque. Je ne veux pas avoir l’air plus sévère que je ne le suis, mais il semble ne pas avoir été éduqué convenablement sur ce qu’être roi implique. Malgré plus de soixante-dix ans d’apprentissage, il ne montre aucun signe qui laisse penser qu’il a compris ce qu’il est censé faire.
Est-il proche de son peuple ?
Il y a quelque chose de tragique. C’est un très bon orateur; à la différence de sa mère qui trouvait cet exercice difficile, il y est très à l’aise. Il excelle en tout, sauf pour la substance. En philosophie scolastique, on dirait: il est tous les accidents sans la substance. Je ne suis pas sûr qu’il comprenne ce qu’être un authentique représentant de la nation implique. Pour ce faire, il faut s’effacer. Il n’a jamais appris cela. C’est difficile à faire. Il me semble qu’il n’a pas tourné la page entre son long passé de prince de Galles et son présent de monarque. Il n’a pas tracé une ligne claire entre sa personne publique et sa personne privée. On en sait trop sur lui. Mais, après tout, peut-être est-ce l’esprit du temps…





